Maurizio Croci

J. S. Bach : troisième partie de la Clavier-Übung

→Comment retrouver les couleurs que Bach pouvait imaginer à l’orgue ? Dans son intégrale de la troisième partie de la « Clavier-Übung », Maurizio Croci s’appuie sur les indications de registration laissées par Georg Friedrich Kauffmann, contemporain du Cantor. Sur l’orgue Treutmann de Grauhof, construit en 1737, il propose ainsi une lecture renouvelée de l’un des grands monuments de l’œuvre pour orgue du maître allemand.

J. S. Bach : troisième partie de la Clavier-Übung
© Arcana / Outhere

Avec ce double album publié par Arcana, Maurizio Croci revient à la troisième partie de la Clavier-Übung, publiée par Johann Sebastian Bach à Leipzig en 1739. Vingt et un préludes de choral, quatre duos et l’imposant Prélude et Fugue en mi bémol majeur BWV 552 composent un vaste ensemble conçu comme un véritable compendium de l’écriture pour orgue. Mais l’enregistrement repose surtout sur une question : comment restituer aujourd’hui les registrations [choix et la combinaison des jeux] et les couleurs sonores que Bach pouvait avoir en tête ? Pour y répondre, Croci se tourne vers un autre organiste allemand de son temps, Georg Friedrich Kauffmann.

Lorsque paraît en 1739 la troisième partie de la Clavier-Übung, Bach rassemble dans un même volume une extraordinaire diversité d’écritures. Le grand Prélude et Fugue BWV 552 encadre vingt et un chorals qui parcourent les principaux éléments de la liturgie luthérienne, auxquels viennent s’ajouter quatre duos en contrepoint à deux voix. Les formes anciennes y côtoient un langage plus moderne : stile antico, fugue, canon et cantus firmus voisinent avec des rythmes et des articulations déjà marqués par le style galant. Selon Peter Wollny, directeur du Bach-Archiv de Leipzig et auteur du premier texte du livret, Bach redonne ainsi au prélude de choral une ambition artistique qui dépasse largement sa seule fonction liturgique.

À la recherche des couleurs de Bach

L’originalité du disque tient surtout au choix des registrations. Les témoignages directs sur la manière dont Bach associait les jeux de l’orgue sont extrêmement rares. Son premier biographe, Johann Nikolaus Forkel, rapporte toutefois combien ses combinaisons de timbres pouvaient surprendre les organistes et facteurs de son temps, avant de les convaincre par leurs effets.

Maurizio Croci cherche une piste chez Georg Friedrich Kauffmann (1679-1735), organiste de la cathédrale de Merseburg et, comme Bach, candidat au poste de Thomaskantor de Leipzig en 1723. Entre 1733 et 1736, Kauffmann publie les quatre-vingt-dix-sept préludes de choral de son Harmonische Seelenlust. La collection constitue une source particulièrement précieuse : elle contient de nombreuses indications sur l’articulation, l’ornementation, le tempo et surtout la registration.

Les deux recueils présentent en outre plusieurs points de contact. Tous deux reposent sur les mélodies du répertoire liturgique luthérien et alternent pièces pedaliter et manualiter. Leur proximité chronologique est forte et certaines ressemblances thématiques, notamment entre une Fugella de Kauffmann et la Fughetta BWV 677 de Bach, suggèrent même une possible connaissance du premier par le second. Croci ne cherche donc pas à appliquer mécaniquement les registrations de Kauffmann aux œuvres de Bach, mais à s’en servir comme d’une clé pour en explorer le monde sonore.

Kauffmann comme guide

Certaines pratiques de Kauffmann retiennent particulièrement son attention. Dans environ la moitié des pièces de la Harmonische Seelenlust, un jeu de 16 pieds est demandé au clavier, parfois jusque dans les voix supérieures. Ces choix donnent au son une profondeur singulière et favorisent des associations de timbres audacieuses, qui rappellent précisément les témoignages de Forkel sur Bach. Chez Kauffmann, la registration est également étroitement liée à l’Affekt du choral, c’est-à-dire à son caractère expressif et spirituel.

Croci transpose ces principes à la musique de Bach en fonction de son écriture : traitement des basses, jeux solistes, contrastes de couleurs ou emploi des 16 pieds dans certaines pièces manualiter. L’enregistrement s’inscrit ainsi dans le projet de recherche Kauffmann to Bach, mené par l’organiste à la HEMU – Haute école de musique et financé par la HES-SO. Son objectif est précisément d’utiliser les indications laissées par Kauffmann comme outil d’interprétation pour mieux comprendre la conception sonore de la musique d’orgue de Bach.

Un orgue presque contemporain

Cette démarche trouve un terrain particulièrement approprié dans l’orgue Christoph Treutmann de la Stiftskirche de Grauhof, en Allemagne. Construit en 1737, soit deux ans seulement avant la publication de la Clavier-Übung III, il offre une grande variété de principaux, flûtes, gambes, mixtures et jeux d’anches permettant de déployer les associations de couleurs recherchées par Croci. L’enregistrement a été réalisé sur cet instrument du 9 au 11 juin 2025.

Répartie sur deux disques, l’intégrale suit l’architecture de la collection : le Prélude BWV 552 ouvre le parcours, avant les vingt et un chorals ; viennent ensuite les quatre Duetti BWV 802 à 805, puis la grande Fugue à cinq voix BWV 552 qui referme l’ensemble. Cette succession fait entendre toute l’étendue du langage organistique de Bach, de la rigueur du stile antico à la légèreté galante, du contrepoint monumental aux écritures les plus dépouillées.

Avec ce disque, Maurizio Croci ne prétend donc pas restituer un hypothétique « son authentique » de Bach. Il propose plutôt de relire une œuvre abondamment enregistrée à partir d’une source contemporaine susceptible d’éclairer autrement ses couleurs. Kauffmann reste absent du programme, mais son Harmonische Seelenlust accompagne en filigrane toute l’interprétation : une manière de rappeler qu’à l’orgue, la partition ne suffit pas à déterminer le son et que le choix des registrations fait pleinement partie de l’acte interprétatif.