Avec « Crosswinds », l’ensemble Into the Winds, formation spécialisée dans les instruments à vent anciens dirigée par Adrien Reboisson, rencontre la compagnie Les Corps Éloquents, consacrée à la danse ancienne et portée par le chorégraphe, danseur et chercheur Hubert Hazebroucq. Commandé par le Freunde Alter Musik Basel Festival pour sa saison 2026, ce spectacle croise l’alta capella de la première Renaissance, formation instrumentale cérémonielle et festive associée aux danses de cour, avec les savoirs chorégraphiques des maîtres à danser des cours italiennes, françaises et bourguignonnes. À partir des sept grands principes de la danse renaissante, reliés aux planètes classiques et à l’imaginaire néoplatonicien de l’époque, les deux artistes inventent une forme qui ne relève ni de la reconstitution historique ni du simple concert dansé. Dans cet entretien, Adrien Reboisson et Hubert Hazebroucq reviennent sur la genèse du projet, le travail patient mené sur des sources souvent fragmentaires, l’équilibre à trouver entre reconstruction, invention et abstraction, et leur refus d’une Renaissance figée dans l’image de la cour ou du costume historique.
Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce projet et le définir en quelques mots ?
Adrien Reboisson : Avec Hubert, nous nous connaissons maintenant depuis 2015. Nous avions commencé par collaborer à l’occasion d’une production de l’ensemble Doulce Mémoire. À l’époque, nous avions déjà songé à travailler ensemble, mais c’est le Freunde Alter Musik Basel Festival qui nous en a donné l’opportunité en 2025, en nous proposant de faire un projet commun. Nous avons choisi de partir des répertoires de la première Renaissance, entre 1450 et 1550. À cette période, les maîtres à danser des cours italiennes, françaises et bourguignonnes théorisent leur pratique, offrant ainsi des pièces musicales très liées au répertoire chorégraphique. Cette période correspond aussi à un âge d’or de « l’alta capella », la formation cérémonielle et festive mêlant hautbois et cuivres anciens [Into the Winds est spécialisé dans les instruments à vent], qui était largement utilisée pour accompagner la danse et abondamment représentée dans l’iconographie. Avec ce spectacle, nous souhaitons offrir au public une plongée dans l’esprit de la Renaissance. Il s’agit presque d’un « spectacle-concept », qui trouve son inspiration dans des textes comme ceux de Marsile Ficin, grande figure du mouvement humaniste.
Hubert Hazebroucq : Cette période historique est en effet fondatrice, puisqu’il s’agit d’un moment où la danse accède au statut d’art. Elle donne lieu pour la première fois à des recherches d’ordre théorique. Les maîtres à danser de cette époque nous ont donc transmis non seulement des chorégraphies, mais aussi des écrits ouvrant une réflexion sur la danse, dont certains précisent ses grands principes constitutifs. Avec Into the Winds, notre désir n’était pas de faire un spectacle de répertoire, mais plutôt d’aller chercher une dramaturgie qui s’adresse à un public contemporain, à partir de danses et de techniques d’époque.

Quels sont ces « grands principes » sur lesquels vous vous êtes appuyés pour ce spectacle ?
H. H. : Ces sept principes sont : la mesure, la mémoire, la disposition dans l’espace, l’air, la manière, la diversité des choses, et le mouvement pris en vue comme globalité corporelle et musicale. Pour comprendre ces sept principes, il faut se plonger dans la pensée analogiste et néoplatonicienne de l’époque. Nous les avons associés chacun à une des sept planètes classiques, qui renvoient à la fois à des métaux, à des humeurs, à des couleurs… Ces associations se retrouvent dans les spéculations quasi magiques de Marsile Ficin, ainsi que dans les textes des alchimistes. Nous nous en servons pour faire jaillir un imaginaire, des associations : pour Saturne, par exemple, qui est associée à la mélancolie et à la bile noire dans le corps humain, j’ai eu envie de m’inspirer de la gravure de Dürer qui porte le même nom.
A. R. : Il faut en effet se rappeler qu’à la Renaissance, on imaginait l’univers comme une grande harmonie. Les planètes, les passions humaines, les mouvements du corps, à travers aussi la théorie des humeurs, tout était lié. On pensait que les sept planètes gouvernaient le destin des hommes. Notre projet s’appuie sur ces analogies pour déployer un imaginaire autour de chaque pièce.

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