Ensemble Près de votre oreille

Chanter les morts : William Lawes selon Robin Pharo

→Dans son nouveau disque, le violiste Robin Pharo évoque l’univers harmonique du compositeur anglais William Lawes (1602-1645). Entre écriture, recréation et mémoire, il explore la ligne fine qui relie recherche et interprétation.

Chanter les morts : William Lawes selon Robin Pharo
© harmonia mundi

Avec son ensemble Près de votre oreille, le violiste Robin Pharo consacre son nouvel album Lighten mine eies à l’univers singulier du compositeur anglais William Lawes (1602-1645). Entre élégies, psaumes et Harp Consorts, il y explore les dissonances audacieuses du compositeur anglais et la frontière mouvante entre restitution, recréation et mémoire, dans un projet où la recherche devient acte d’interprétation.

Vous expliquez que la découverte de Music, the Master of thy Art is Deada été le point de départ de ce projet. Qu’est-ce qui, dans cette élégie de William Lawes, vous a touché au point d’en faire la clé de tout un programme ?

Robin Pharo : Lorsque j’ai entendu cette pièce pour la première fois, j’ai eu la sensation de découvrir un univers harmonique unique que je ne connaissais pas. En m’intéressant de près à la musique de William Lawes, j’ai pu confirmer que sa musique détenait le secret de dissonances qui lui sont propres et dont le mécanisme est bien présenté dans cette pièce. Au-delà de cette capacité à créer des retards poignants, on peut déceler dans son œuvre, et dans cette pièce, une grande aptitude à créer des couleurs nouvelles grâce à l’harmonie, ce qui caractérise profondément toute sa musique. Des accords parfaits éloignés des tonalités de départ, des sixtes évitées, retardées ou anticipées, ainsi que de fausses relations violentes rythment toute sa musique, plus que chez beaucoup d’autres musiciens de son époque. Par ailleurs, cette pièce est une élégie en hommage à John Tomkins, qu’il élevait au rang de maître de l’art de la musique. Placer cette pièce en début de programme nous permettait de démarrer le concert avec panache, en transférant sur William Lawes l’admiration qu’il avait pour son ami disparu.

Le disque réunit psaumes, chansons et Harp Consorts [forme de musique de chambre anglaise du XVIIᵉ siècle composée pour harpe, viole(s) de gambe et théorbe ou luth]. Comment avez-vous construit le fil narratif ou émotionnel de cet album à travers ces formes si différentes ?

R. P. : La conception d’un programme de récital peut répondre à plusieurs contraintes. Pour Lighten mine eies, je souhaitais instinctivement créer un spectacle éloquent plutôt qu’un simple concert. Comme pour tout autre programme, il faut donc varier les intentions artistiques. J’ai en tout cas essayé de créer une forme où l’on ne s’ennuie jamais. J’essaie de marquer les esprits dès le début du programme, tandis que la fin du spectacle est d’une tendresse infinie… En fait, avant même de travailler avec la metteuse en scène Jeanne Desoubeaux et Thomas Coux pour la création lumière, le programme se présentait déjà comme un projet musical théâtralisé. Le fait de pouvoir alterner entre des psaumes relatant des épisodes épiques de l’Ancien Testament, des airs composés pour le théâtre, des chansons et des pièces instrumentales originales m’a donné beaucoup d’outils différents qui ont facilité la création du projet.

Vous avez ajouté vos propres diminutions et parties instrumentales à certaines pièces. Quelle est, selon vous, la frontière entre restitution et recréation dans ce type de travail ?

R. P. : Depuis les débuts de l’ensemble Près de votre oreille, j’ai pris l’habitude d’associer à toutes nos créations un projet d’écriture. Pour Blessed Echoes, celui-ci a été très important, car j’ai créé des réductions d’une partie de luth pour deux violes de gambe dans un accord différent de celui habituel, d’après des vestiges semblables de l’époque ! Pour le programme The Waves, j’ai transcrit pour viole de gambe et voix des mélodies pour piano et voix. Le fait de me plonger dans la composition ou l’arrangement me permet de m’immerger différemment dans un programme. J’acquiers, grâce à cette démarche et au fait que je copie aussi l’intégralité des pièces d’un programme (ce qui me permet de me rapprocher des sources des pièces, manuscrites ou éditions anciennes), des compétences d’analyse qui me permettent de comprendre bien mieux la musique que nous interprétons. Il est difficile de prouver à l’auditeur qu’il s’agit d’une démarche noble, car le travail d’écriture peut aussi abîmer l’image originale d’une œuvre.

Robin Pharo, le 17 novembre 2025, au théâtre des Bouffes du Nord (Paris) pour le concert de sortie du disque Lighten mine eies © Baudouin Rigou Chemin

Pourtant, lorsqu’on adopte cette approche avec la rigueur que cela requiert et le souhait de comprendre les techniques d’écriture qui ont servi à la composition des œuvres interprétées, nous parvenons à la fois à une recréation et à une amplification des techniques d’interprétation. S’agissant des techniques d’ornementation et de diminution, elles étaient largement usitées durant toute la Renaissance et l’époque baroque, et nous avons conservé de nombreux témoignages de ces usages. S’emparer de ces techniques peut donc amplifier la qualité d’une interprétation, puisque cela permet de se reconnecter à des pratiques un peu oubliées. Il s’agit d’un vaste sujet… Il est évident que toute démarche d’écriture doit être contrainte afin que son aspect de « recréation » ne prenne pas le dessus sur l’œuvre de base. Dans le programme Lighten mine eies, puisqu’il ne s’agit surtout que d’ornementation et d’arrangement de deux Harp Consorts pour harpe et clavecin, je pense avoir travaillé avec prudence et dans le respect des textes originaux.

L’album est dédié à Virgile Ancely, disparu peu avant l’enregistrement. Quelle place occupe cette dimension humaine et mémorielle dans Lighten mine eies ?

R. P. : La mort est devenue un élément central dans le programme Lighten mine eies. William Lawes connut un destin tragique : il est mort sur le front, à 43 ans, pendant la guerre civile anglaise. Virgile Ancely, un membre permanent de l’ensemble et un ami, est aussi décédé quasiment au même âge, à 42 ans, peu de temps avant l’enregistrement. Le disque lui est aujourd’hui dédié. Ce contexte a contribué à ce que je demande à la metteuse en scène Jeanne Desoubeaux, lorsqu’elle a travaillé sur ce projet en tant que regard extérieur, que nous concevions un prologue philosophique autour de la mort. Cela permet de parler indirectement de Virgile, d’invoquer un lien avec William Lawes et de souligner la particularité de notre travail, qui consiste à redonner vie à des œuvres du passé, tombées dans l’oubli. Jeanne a eu l’idée que nous intégrions un texte autour des morts qui ne sont pas célèbres et qui n’ont pas laissé de trace. Ce prologue que je déclame permet une immersion immédiate dans le projet. Le public comprend tout de suite qu’il n’a plus besoin de savoir s’il doit ou non comprendre cette musique qu’il ne connaît pas. Ce texte permet d’officialiser le fait que nous avons atteint un espace dédié à l’émotion, où la musique nous envoûte indépendamment de notre capacité à la comprendre.

Parmi toutes ces pièces de Lawes, y en a-t-il une ou plusieurs qui vous sont particulièrement chères, et que vous aimeriez faire découvrir en priorité à nos lecteurs ?

R. P. : Je pense que la pièce Ne Irascaris Domine est l’une des plus belles du disque. Il s’agit aussi de l’une des pièces religieuses les plus belles que j’aie eu la chance d’entendre dans ma vie. La première ligne de cette dernière suffit à elle seule à me bouleverser. Cet accord de mi bémol majeur qui arrive après une grande pédale sur sol est absolument sublime et parvient parfaitement à nous faire comprendre la sérénité que recherche le narrateur face à la colère du Seigneur. La fin du psaume, lorsque la ruine de Jérusalem est évoquée, se passe de mots. Les notes aiguës se heurtent dans un chaos sonore spectaculaire avant de laisser place à une cadence finale très délicate. D’un point de vue instrumental, il serait difficile de ne pas mentionner la fantaisie de William Lawes, un festival de contrepoint incroyable, rythmique et à la fois d’une immense volupté dans son final !

Les membres de l’ensemble Près de votre oreille, le 17 novembre 2025, au théâtre des Bouffes du Nord (Paris) pour le concert de sortie du disque Lighten mine eies © Baudouin Rigou Chemin
Revue de presse Revue de presse

Je vais faire de mon mieux pour éviter de décrire en détail toutes les splendeurs de cet album, ce qui représente un véritable défi, car une grande partie de son charme réside dans ses changements de timbres et de textures. Certains sont organiques et créent une dynamique, d’autres sont comme tourner au coin d’une rue et être frappé par un flot de soleil.

Mark Seow, Gramophone

Tel quel, ce disque nous offre un beau portrait d’un compositeur qui avait un don pour l’audace harmonique et contrapuntique, ainsi qu’une oreille pour l’originalité. La musique instrumentale de Lawes a été largement couverte sur disque, mais celui-ci offre l’occasion d’explorer son œuvre plus largement dans un disque merveilleusement captivant.

Planet Hugill

Il s’agit là d’un premier album remarquable. Les prochains projets d’Ensemble Près de votre oreille devraient être très attendus par les amateurs de musique ancienne.

Anne E. Johnson, Classical Voice North Amercia

D’une grande variété, l’œuvre de William Lawes frappe par son audace harmonique et son inventivité […] Trois chanteurs et cinq instrumentistes sont ici réunis. Une belle conjonction de talents pour une redécouverte réjouissante !

Cécile Glaenzer, ResMusica