Publié chez Ricercar, Il primo libro de’ madrigali a cinque voci fait entendre le tout premier opus de Pomponio Nenna, paru à Venise en 1582. À la tête de Comet Musicke, Francisco Javier Mañalich Raffo réunit six chanteurs et un consort où se croisent violes de gambe, vihuelas de arco, flûtes à bec et cornets. Aux madrigaux de Nenna répondent plusieurs pièces instrumentales de Giovanni de Macque et Giovanni Maria Trabaci, transposées du clavier vers les cordes. Enregistré en janvier 2025 à la chapelle Saint-Louis de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, le disque restitue tout un paysage sonore napolitain de la fin de la Renaissance.
Nenna appartient à cette génération de gentilshommes compositeurs pour lesquels la musique s’inscrit encore étroitement dans les sociabilités aristocratiques. En 1582, fraîchement entré au gouvernement d’Andria, il dédie son recueil à Fabrizio Carafa, duc d’Andria et comte de Ruvo, en célébrant également la naissance de son fils Antonio. Le vaste madrigal qui ouvre le livre transforme l’événement en véritable tableau sonore : tambours et cloches résonnent, les fenêtres s’illuminent et les feux changent la nuit en jour.
Cette clarté domine encore largement le recueil. Nenna adopte volontiers la veine légère popularisée par Luca Marenzio, multiplie fleurs, feuillages et paysages pastoraux et privilégie une écriture conçue pour le plaisir de l’écoute. Quelques ombres apparaissent pourtant déjà. Dans les années suivantes, le compositeur développera une expression beaucoup plus sombre, avant d’entrer, entre 1594 et 1599, au service de Carlo Gesualdo, avec lequel il partagera bientôt le goût du chromatisme et des dissonances les plus expressives. C’est précisément ce Nenna d’avant Gesualdo, encore lumineux mais déjà traversé par d’autres possibles, que Comet Musicke a choisi de faire entendre.
En abordant ce Primo libro de 1582, qu’est-ce qui vous a particulièrement frappés dans cette musique si spécifique, et qu’aviez-vous envie d’en révéler aujourd’hui à l’écoute ?
Francisco Mañalich : La première chose qui m’a frappé dans ce livre de madrigaux, c’est sa beauté : le contrepoint est extrêmement raffiné, avec un usage très stylisé de l’imitation polyphonique ; en même temps, c’est une musique très variée, qui ne lasse jamais. Par ailleurs, c’est un véritable plaisir à chanter, avec une sonorité très harmonieuse. En d’autres termes, j’ai été profondément impressionné par la qualité de ce répertoire – et d’autant plus par le fait qu’il n’ait jamais fait l’objet d’un enregistrement intégral. Il m’a donc semblé essentiel d’en proposer un, afin de faire redécouvrir cette musique oubliée. À certains moments, cela me fait penser à la musique de Carlo Gesualdo, mais, en réalité, l’écriture présente des aspects très différents. Chez Pomponio Nenna, il y a une luminosité particulière du timbre, comme si le soleil du sud de l’Italie se révélait à travers sa musique. Rien n’est superflu, tout est parfaitement construit dans le discours musical. L’usage du « madrigalisme », des figures et des gestes expressifs est particulièrement réussi. En tant que chanteur, interpréter ce répertoire est véritablement une bénédiction.
Vous avez fait le choix d’un effectif mêlant voix, violes et, moins connues, vihuelas de arco. En quoi cette palette sonore vous semble-t-elle particulièrement adaptée à ce répertoire ?
F. M. : Le madrigal a été conçu à l’origine pour être interprété par un « consort de chanteurs ». Dans cet esprit, nous avons souhaité mettre en valeur la sonorité du consort de cordes, comme un miroir du chant. La viole de gambe, en particulier, est depuis toujours réputée pour sa capacité à imiter la voix humaine. L’utilisation d’instruments de style Renaissance prend donc une place essentielle dans ce projet, notamment avec les vihuelas d’archet et les violes de gambe. Le fait que ces instruments puissent également être joués en pizzicato évoque indirectement le consort de luths, une autre formation emblématique de la Renaissance. Enfin, l’emploi des flûtes et du cornet à bouquin dans certains madrigaux permet de faire évoluer les couleurs tout au long du disque, évitant ainsi toute impression d’homogénéité.
Le disque s’organise autour du Primo libro de Nenna, ponctué de pièces de Giovanni de Macque ou Giovanni Maria Trabaci. Quelle fonction donnez-vous à ces insertions dans le parcours d’écoute : éclairage du contexte napolitain, respiration musicale, prolongement esthétique du madrigal ?
F. M. : Le répertoire pour orgue à Naples a joué un rôle majeur dans la seconde moitié du XVIe siècle. Des compositeurs comme Giovanni de Macque ou Giovanni Maria Trabaci ont porté l’usage du chromatisme et de la polyphonie napolitaine dans le domaine instrumental, en parallèle de ce que réalisaient, dans le domaine vocal, Carlo Gesualdo et Pomponio Nenna, parmi d’autres figures majeures. L’intégration de ce répertoire permet, d’une certaine manière, de compléter l’image sonore de la polyphonie de cette époque et de cette région. Enfin, on se rend compte qu’en changeant d’instrument – en passant de la voix à l’orgue –, le langage et le timbre se transforment profondément, ce qui apporte une véritable variété à notre disque.

Ces deux styles, bien que très contrastés, restent étroitement liés, car ils ont évolué en dialogue au cours des dernières décennies de la Renaissance. Nous avons souhaité adapter ce répertoire pour orgue à nos instruments à archet, afin de lui donner une nouvelle identité, tout en mettant en valeur chaque voix, comme c’est le cas dans le répertoire madrigalesque.
Pour guider l’écoute, et s’il fallait privilégier une écoute non linéaire, quel(s) morceau(x) conseilleriez-vous en priorité dans ce disque et, pour chacun de vous, y a-t-il une pièce qui vous touche particulièrement ?
F. M. : Je pense que la pièce la plus représentative du disque est le premier madrigal, écrit en six parties. Sa construction est véritablement remarquable, chacune des six parties étant très contrastée. Par ailleurs, il s’agit du madrigal qui ouvre le recueil dédié à Fabrizio Carafa, son mécène, et célèbre notamment la naissance de son fils Antonio. On y perçoit donc un soin particulier dans l’écriture, ainsi qu’une forme d’affection profonde qui transparaît dans le contrepoint. Une autre pièce emblématique du disque est Consonanze stravaganti de Giovanni de Macque, un classique du répertoire pour orgue, qui prend cependant une dimension nouvelle lorsqu’il est interprété par quatre voix instrumentales. Le contrepoint y est sinueux et les modulations particulièrement audacieuses. De même, le Capriccio sopra re, fa, mi, sol, du même compositeur, se distingue par sa grande virtuosité. Un répertoire de consort n’atteint généralement pas un tel niveau technique. C’est précisément ce qui rend intéressant le fait de porter le consort de cordes vers une exigence supérieure, où les différentes voix sont confrontées à des passages d’une grande difficulté. Le consort sonne alors à la fois comme un quatuor de solistes et comme un seul et même instrument.

Dolce mio foco ardente est l’une de nos pièces favorites, notamment pour la profonde mélancolie qui se dégage des voix. Il faut également mentionner D’ogni ben casso e privo, dans laquelle Aude-Marie Piloz a écrit une diminution pour viole de gambe, venant ornementer le madrigal interprété par les chanteurs. Enfin, Filli dolce ben mio est un madrigal que nous aimons particulièrement interpréter, en grande partie grâce à sa section finale, où le temps semble suspendu et où le dramatisme musical atteint son apogée.

Actualités
- 4 octobre 2026 – « Orfeo, il canoro semi deo », Festival Via Aeterna, Mont-Saint-Michel (France)
- 10 octobre 2026 – « Nicolas de Grigny, génie de l’orgue français », Festival d’Orgue de Cahors, Cathédrale de Cahors (France)


Vous devez être connecté pour commenter.
Se connecter