Pablo Agudo López & Les Impertinences

Bestiario : le baroque à l’état sauvage

→Avec « Bestiario », l’ensemble Les Impertinences plonge dans un XVIIᵉ siècle libre, brut et virtuose, où les instruments imitent les animaux, les corps, les cris, la danse et le tumulte du monde. Autour de Biber, Farina, Uccellini ou Du Mont, Pablo Agudo López revendique un baroque indiscipliné, nourri par l’improvisation et les traditions latino-américaines.

Bestiario : le baroque à l’état sauvage
© La mà de guido

Poules, coucous, chiens, chats, soldats, clairons, danses furieuses : avec son premier disque, Bestiario, paru chez La mà de guido en février 2026, l’ensemble Les Impertinences, fondé en 2023, explore un XVIIe siècle instrumental qui cherche à faire parler les émotions sans le secours des mots. Sous la direction artistique du violoniste et chef vénézuélien Pablo Agudo López, familier du baroque italien comme du rock argentin et des traditions musicales de son pays, cet ensemble dédié à l’interprétation historiquement informée se distingue par une géométrie sonore rare deux basses d’archet et un dessus , propice aux répertoires peu joués comme aux arrangements originaux. De Farina à Biber, de la basse de violon au requinto (instrument à cordes similaire à la guitare), Bestiario devient le manifeste d’un baroque sauvage, mobile, incarné, où les sources anciennes dialoguent avec l’improvisation et les traditions d’Amérique latine et des Caraïbes.

Votre disque explore un XVIIe siècle très libre, brut et virtuose, où la musique instrumentale cherche à transmettre les émotions sans le secours du texte. Pourquoi avoir choisi précisément l’image du bestiaire pour raconter ce répertoire, entre poules, coucous, chiens, chats et danses déchaînées ?

Pablo Agudo López : C’est une musique qui m’a toujours fasciné, le répertoire représentatif et bestial. Depuis mon enfance, j’essayais d’imiter le chant des grillons et des grenouilles chez moi. Dans la musique vénézuélienne, nous cherchons beaucoup à imiter le chant des oiseaux (éperviers, petits oiseaux, aigles). Lorsque j’ai entendu pour la première fois la Sonate représentative de Biber, j’ai découvert qu’il existait bien plus de musique représentative, narrative et programmatique, au-delà des Quatre Saisons de Vivaldi ou du Carnaval des animaux de Saint-Saëns ; et surtout, écrite bien avant. On trouve la Sonate du Coucou de Schmelzer, L’Emenfrodito d’Uccellini, qui décrit littéralement dans la partition « Maritati insieme, la Gallina e’l Cucco fanno un bel concerto », ce qui se traduit par « Mariés ensemble, la poule et le coucou font un beau concert », ou encore dans la musique vocale comme Le chant des oiseaux de Janequin. Et bien sûr, le Capriccio Stravagante de Farina, qui est l’œuvre la plus dense et le clou de notre disque, qui va plus loin et cherche à faire une véritable satire de la vie humaine, représentant également le son de la marche d’un soldat, des sons de tambours, de trompettes ; on pourrait même dire qu’il s’agit d’une satire de la vie du musicien de l’époque, j’imagine, illustrant en une seule œuvre (à la manière d’un pasticcio) des danses de la Renaissance, une musique au contrepoint très érudit et sérieux, pour ensuite tout briser immédiatement avec des passages bruyants, des accords impossibles, des dissonances inattendues, de la guitare espagnole (en demandant aux violonistes de tenir leurs instruments comme des guitares et de les gratter), des sons de flûtes, etc. C’est vraiment une illustration de tout ce que faisait un musicien de son époque, qui allait jouer à la messe, puis jouer pour le roi, jouait à l’opéra, dansait, improvisait, se saoulait, et le lendemain devait préparer la musique qui serait jouée à l’église le dimanche suivant !

Tout cela fait partie de ce monde animal, de cette bête qu’est l’humain, une bête sensible et intelligente qui crée, mais une bête tout de même, inspirée par tout ce qui l’entoure, car les animaux créent eux aussi. Avec leurs chants, leurs cris ; cela a toujours été de la musique pour l’être humain, et cela a toujours été un élément largement exploité dans tous les arts, en peinture, en architecture, en écriture. L’humain a de tout temps eu ce besoin d’enregistrer et d’illustrer ce qu’il voit. Et ce monde de la nature continue de faire partie de nous, même si aujourd’hui, nous semblons l’ignorer ; la technologie prend de plus en plus de place, de plus en plus de force, et nous nous déconnectons de la terre. Les compositeurs classiques contemporains cherchent à imiter le bruit des voitures, des téléphones, des avions et des ordinateurs, ce qui est fascinant. Il en va de même pour la guerre, qui a été largement représentée en musique au XVIIe siècle. Cependant, c’est un monde tellement, mais tellement bruyant, que le silence m’a manqué, ainsi que le fait d’écouter les chants de notre faune, qui nous parle et communique avec nous, et aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de l’écouter. C’était une nécessité pour nous de voyager dans le temps, et d’apprécier à nouveau ce qui est encore parmi nous, et qui peut-être, un jour, ne le sera plus.

Vous insistez beaucoup sur la formation particulière de l’ensemble, avec deux basses d’archet et des parties séparées de basse continue, une géométrie sonore assez rare aujourd’hui. En quoi cette configuration change-t-elle votre manière de penser les arrangements et l’identité même du groupe ?

P. A. L. : C’est très intéressant car les exemples dont nous disposons de cette époque nous montrent à quel point les possibilités sont réellement infinies. La seule limite semblait être le ciel, offrant aux compositeurs une liberté immense pour explorer les potentialités de leurs instruments. On trouve des arrangements de l’époque, allant jusqu’à la musique de Bach ou même jusqu’à la période romantique, où la partie du second violon d’une sonate en trio est adaptée pour une viole de gambe, un violoncelle ou un autre type de basse à cordes. Face à ces sources nous nous sommes demandé : si ces musiciens ont osé faire cela, pourquoi ne pourrions-nous pas faire nos propres arrangements ? Même en ayant un second violon dans l’ensemble, nous pouvons continuer à valoriser cette formation à deux basses, chacune remplissant un rôle distinct. C’est particulièrement perceptible dans l’« Amener » de la Partita III de Biber, pour laquelle j’ai écrit une partie diminuée (ornementée) de la basse pour la viole de gambe, tandis que la basse du violon jouait la partie écrite par Biber. C’est quelque chose qu’un gambiste de l’époque aurait pu improviser sur le moment s’il s’était trouvé dans une situation comme celle-ci. Les résultats obtenus nous ont poussé à explorer encore et à chercher non seulement les émotions les plus extrêmes, mais aussi les limites des possibilités instrumentales, en prenant la décision que ce ne serait pas un violon qui jouerait la deuxième voix de L’Emenfrodito d’Uccellini. Pour moi, il était évident que ce devait être Emma, avec sa basse de violon à cinq cordes, qui jouerait cette partie, afin d’exploiter au maximum la polyvalence et la virtuosité qu’elle peut tirer de cet instrument. Cette pratique d’arrangement et de composition ouvre l’esprit de manière impressionnante, et comme je l’ai dit, les possibilités sont infinies. Et ce n’est que le début.

© Miguel Ignacio Rodriguez

Pour la Partia III de Biber, vous invitez aussi des musiciens spécialistes des traditions d’Amérique latine et des Caraïbes, afin de retrouver des outils d’interprétation des danses du XVIIe siècle. Comment ce dialogue entre tradition vivante et pratique historiquement informée s’est-il construit concrètement ?

P. A. L. : Nous avons rencontré Sergio Valdeos et Cali Flores lors des peñas, soirées musicales mensuelles à la Librería Albatros, qui est un centre culturel important pour les hispanophones à Genève. Ces soirées sont consacrées à l’improvisation, au chant et à la musique latino-américaine. Personnellement, venant à la fois du monde de la musique traditionnelle vénézuélienne et de la musique classique, grâce à mon père et à El Sistema [institution national d’orchestre et de chœur au Venezuela], j’ai toujours perçu un lien profond entre le baroque et notre musique traditionnelle. Ce lien est constant ; si beaucoup ne le rationalisent pas, il n’en demeure pas moins une réalité, à la fois musicologique et culturelle, qui fait partie intégrante de notre identité. Lorsque nous avons invité Sergio et Cali à jouer cette œuvre avec nous, sans leur donner d’instructions précises ni leur imposer de limites, nous avons été émerveillés par leur capacité à l’interpréter comme s’ils l’avaient jouée toute leur vie. Cela semblait avoir été composé spécifiquement pour eux, comme un rêve utopique réunissant Biber et l’Amérique latine. C’est là la preuve vivante que le baroque existe toujours en Amérique latine. Il ne s’est pas figé en une musique ancienne ou en une pièce de musée intouchable, mais il a transcendé le temps, restant en constante transformation. Il n’a jamais vraiment disparu. Le métissage est baroque ; c’est la coexistence de cultures qui ne forment plus qu’un seul tout. Le baroque n’est pas seulement l’influence que l’Europe a laissée en Amérique, mais aussi celle de l’Amérique et de l’Afrique sur l’Europe. C’est l’ornementation des langages, l’improvisation comme identité, la vitalité des musiques, le voyage entre tradition et innovation, et cette impertinence nécessaire de tous ces musiciens qui ont perduré et perdureront à jamais. Pour nous, il est crucial de revendiquer notre interprétation historiquement informée du baroque à partir de notre vision d’artistes latino-américains. C’est grâce à la recherche et à l’imagination que nous pouvons apporter notre contribution et laisser la trace de notre identité.

Si vous deviez conseiller une seule pièce de Bestiario à quelqu’un qui découvre l’univers de l’album, du programme, laquelle choisiriez-vous pour entrer dans l’ambiance du disque ? Quelle est, à titre personnel, la pièce que vous préférez et pourquoi ?

P. A. L. : Je recommanderais l’écoute du Capriccio Stravagante de Farina. C’est pratiquement l’œuvre qui synthétise tout ce que nous souhaitons exprimer sur ce répertoire. Personnellement, je ne peux en choisir qu’une seule, malgré mes tentatives. Pour moi, il y en a deux : d’abord le Capriccio Stravagante, pour les raisons déjà évoquées, et bien sûr la Partita III de Biber. Non seulement parce que Biber est l’un de mes compositeurs préférés et probablement le violoniste le plus impertinent de l’histoire, aux côtés de Paganini, mais aussi parce que c’est enfin l’épilogue qui met en pratique notre hommage latino-américain au baroque.

  • 24 juillet – Musique baroque et musiques traditionnelles latino-américaines, Paléo Festival (Nyon, Suisse)
  • 18 septembre – « Sur les traces de Lizkau », Programme autour de la vie hypothétique d’Heinrich Lizkau, violoniste virtuose et compositeur du XVIIe siècle dont on a perdu la trace, Café Le Tunnel (Fribourg, Suisse)
  • 19 septembre – « Sur les traces de Lizkau », Église Saint-Maurice de Billens (Billens-Hennens, Fribourg, Suisse)
  • 8 octobre – « Remix », Un mélange de baroque et de musique latine, Concert de sortie de résidence, Teatre Nu (Sant Marti de Tous, Barcelone, Espagne)