Un Festival en temps de guerre

Kyiv Baroque : quand la musique répond au fracas

→En Ukraine malgré la guerre, Anna Gadetska, la directrice du Kyiv Baroque Festival, fait vivre la musique ancienne comme un acte de résistance et de beauté partagée.

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Kyiv Baroque : quand la musique répond au fracas
Anna Gadetska, directrice de programmation du Festival Kyiv Baroque © Rouslan Singaïvsky

Quand on lit aujourd’hui des articles sur l’Ukraine, on y trouve surtout des récits de missiles, de drones et de politiciens américains d’humeur changeante. Mais derrière ces images de guerre, un autre visage du pays demeure : celui d’un patrimoine musical d’une rare richesse, porté par des compositeurs historiques et par ceux qui, aujourd’hui, font revivre cet héritage au cœur de la tradition européenne. Du 10 au 21 novembre, l’équipe du Kyiv Baroque Festival organise sa troisième édition, dont la conception et le programme rivalisent avec les grands rendez-vous internationaux, tout en prenant, en temps de guerre, une résonance particulière pour le public ukrainien. Rencontre avec Anna Gadetska, la directrice de programmation.

Pourquoi avoir créé ce festival ?

Anna Gadetska : En Ukraine, la musique ancienne occupe une place singulière : il n’existe pas, dans les établissements supérieurs, de département réunissant tous les instruments anciens, seulement quelques cours isolés : de clavecin, par exemple, ou de basse continue. Malgré cela, plusieurs ensembles de musique ancienne collaborent depuis des années. Il nous fallait donc un festival, un lieu où les musiciens du monde entier puissent se rencontrer. L’attaque russe contre notre pays n’a fait que renforcer cette conviction : plus que jamais, nous devions nous ouvrir au monde.

Un groupe réunissant Open Opera Ukraine, dont je suis la directrice de programmation, et le National House of Music a participé à une conférence du REMA, où nous avons pu nous présenter et jouer. Nous avons ensuite uni nos forces à la Philharmonie nationale : ainsi est né le festival, pour faire redécouvrir un pan essentiel et encore méconnu de notre patrimoine baroque.

J’avoue qu’avant de découvrir le programme de votre festival je n’avais jamais entendu parler, par exemple, de Berezovsky 

A. G. : Pour nous, c’est une figure très importante ! Il a notamment été membre de l’Académie de Bologne et a étudié auprès du Padre Martini. Et il y a bien d’autres compositeurs ukrainiens à redécouvrir ! En 2023, nous avons franchi une étape importante avec French Overture, une édition inaugurale du festival consacrée à Rameau, avec trois concerts autour de ses œuvres. L’année suivante, sa première édition complète a vu le jour, avec le soutien du REMA et un forum de musique ancienne organisé sur toute une journée.

Les trois directrices d’Open Opera Ukraine : la directrice artistique Nataliia Khmilevska, la productrice générale Galyna Grygorenko et la directrice de programmation Anna Gadetska © Ruslan Synhaewsky

Un tournant a été la venue de Jean Rondeau, qui a donné un récital splendide : c’est ce qui a fait du festival un événement véritablement international. Andreas Scholl était également présent. Bien sûr, les musiciens nous demandent : « N’est-ce pas dangereux de venir à Kyiv ? » Nous leur répondons : « Non. » Nos abris sont bien aménagés, accessibles directement depuis les salles de concert et de répétition. Et beaucoup de gens vivent à Kyiv : ils attendent vos concerts ! Oui, il y a la guerre, et nous ne savons jamais ce qui peut arriver. Mais il était essentiel que Jean Rondeau raconte ensuite à ses amis : « Vous pouvez aller en Ukraine ! Il y a là-bas des équipes formidables, des projets excellents, et c’est sécurisé. »

À quoi ressemble la vie quotidienne à Kyiv aujourd’hui ? 

A. G. : Nous menons une vie presque normale, malgré les cauchemars et les attaques. C’est difficile à croire, mais après une nuit d’alerte aux drones — comme il y a deux jours, lors de frappes contre les infrastructures —, le lendemain matin tout fonctionnait : transports, travail… Les musiciens de l’Orchestre philharmonique national sont arrivés à l’heure pour la répétition prévue. C’est notre réponse à la guerre : continuer à vivre, préserver un quotidien. Nous n’avons pas peur du régime russe, du chantage ni de ces horreurs. Bien sûr, nous comprenons les artistes qui hésitent à venir. L’un d’eux m’a confié que sa famille s’y était opposée parce qu’il avait un enfant. Nous sommes d’autant plus reconnaissants envers ceux qui décident malgré tout de venir !

Angel

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