Anne Röhrig & Ganassi Consort

Haendel : Sonates en solo

→Comment faire entendre les sonates en solo de Haendel quand leur histoire éditoriale, leurs sources et parfois même leur destination instrumentale restent mouvantes ? Édité dans la série « Preziosa » de MDG, ce double album du Ganassi Consort avec Anne Röhrig ne choisit pas l’uniformité : il confie ce corpus à tout un éventail d’instruments anciens pour restituer, au plus près des usages, la diversité d’un Haendel de chambre tour à tour chantant, dansant, théâtral et inventif.

Haendel : Sonates en solo
© MDG / Dabringhaus und Grimm

Les sonates en solo de Haendel occupent une place singulière dans son catalogue. Moins immédiatement spectaculaires que les opéras, les oratorios ou les grands concertos, elles n’en révèlent pas moins un art d’une grande richesse : celui du dialogue entre une voix instrumentale et une basse continue, entre le chant et la danse, entre la rhétorique du théâtre et la liberté de la musique de chambre. Le répertoire est d’autant plus fascinant que son histoire éditoriale demeure complexe : certaines sonates furent transmises par des éditions peu fiables, d’autres changèrent d’instrument au gré des publications, tandis que plusieurs attributions ont longtemps été discutées. Derrière l’apparente simplicité du genre se dessine donc un terrain mouvant, où l’interprète doit sans cesse interroger les sources, les usages et les couleurs instrumentales.

C’est précisément l’un des intérêts de cette parution chez MDG / Dabringhaus und Grimm : ne pas aborder ces pages comme un aimable recueil de sonates de salon, mais comme un véritable laboratoire haendélien. Flûte à bec, flûte traversière, hautbois, violon, viole de gambe et clavecin y dessinent autant de profils expressifs, chacun avec sa diction propre, son grain, sa respiration. Aux côtés d’Anne Röhrig, le Ganassi Consort met en valeur la diversité d’un langage qui passe avec naturel de l’élégance galante à l’élan dramatique, de la ligne vocale à l’ornement improvisé, de la grâce dansante à une expressivité plus ombrée. Le continuo, loin de se limiter à un simple soutien harmonique, devient un partenaire actif : il commente, relance, colore et donne à chaque mouvement son espace rhétorique.

Cette attention portée aux timbres rejoint une question plus large : celle de l’intention instrumentale. Les sonates de Haendel ont souvent circulé dans des versions adaptées, recomposées ou réattribuées par les éditeurs du XVIIIe siècle, soucieux de répondre aux goûts et aux pratiques de leur temps. En revenant aux sources, aux possibilités des instruments anciens et aux pratiques historiques, le Ganassi Consort cherche moins à figer une vérité définitive qu’à restituer une logique musicale : pourquoi tel instrument parle mieux ici, comment telle tessiture éclaire une phrase, ce que la couleur d’un hautbois, d’une flûte ou d’un violon change dans la perception d’une même écriture.

Le résultat donne à entendre un Haendel de chambre plus dynamique. On y retrouve l’homme de théâtre, mais concentré dans l’espace réduit de la sonate ; le maître de la ligne vocale, mais transposé dans la respiration des instruments ; le compositeur européen, enfin, capable d’absorber les styles, les formes et les idiomes pour en faire une matière immédiatement reconnaissable. En faisant dialoguer exigence musicologique, liberté ornementale et imagination sonore, Anne Röhrig et le Ganassi Consort rappellent que la musique de chambre de Haendel n’est pas un domaine secondaire : elle est l’un des lieux où son génie se révèle avec le plus de naturel, d’esprit et de vivacité.