Cantoría & Jorge Losana

¡A la fiesta!

→Un Portugais jaloux, un berger italien, des cloches, des danses et l’Enfant Jésus au milieu de la fête : avec ¡A la fiesta!, Cantoría ressuscite les villancicos de Noël de Joseph de San Juan (1687-1735), compositeur catalan célébré dans l’Espagne de son temps avant de presque disparaître des mémoires.

¡A la fiesta!
© Alpha Classics / Outhere

Paru ce 16 octobre chez Alpha Classics, ¡A la fiesta! réunit autour de Jorge Losana et son ensemble Cantoría sept villancicos de Joseph de San Juan (1687-1735), auxquels répondent deux recercadas de Francisco Hernández y Llana (1700-1780) et une pièce attribuée à Mateo Romero (1575-1647). La quasi-totalité du programme est enregistrée pour la première fois : un Noël théâtral et populaire, entre bergers, personnages de différentes nations, cloches et danses.

Un compositeur célèbre, puis presque oublié

Joseph de San Juan fut pourtant loin d’être un inconnu de son vivant. Né à Olot, en Catalogne, en 1687 sous le nom de Joseph Joanetas Serra y Santaló, il est enfant de chœur à la cathédrale de Sigüenza avant de travailler pour la Chapelle royale de Madrid. Après un retour à Sigüenza comme maître de chapelle, il est nommé en 1711 aux Descalzas Reales de la capitale, l’une des institutions musicales les plus prestigieuses du royaume, où il restera jusqu’à sa mort en 1735.

Une grande partie de son œuvre a disparu, notamment ses opéras et zarzuelas. Ses partitions sacrées survivantes ont quant à elles suivi des chemins étonnamment dispersés : certaines sont aujourd’hui conservées à Madrid ou Paris, d’autres jusqu’à Guatemala. ¡A la fiesta! est ainsi aussi le résultat d’un travail de reconstitution : les éditions utilisées par Cantoría s’appuient sur des manuscrits retrouvés dans plusieurs fonds européens et américains.

Quand Noël se transforme en théâtre

Les œuvres réunies ici appartiennent au répertoire des villancicos de Navidad, chantés notamment lors des matines de Noël et de l’Épiphanie. Le terme ne désigne pas une forme musicale rigide : un refrain peut alterner avec des couplets, tandis qu’une introduction plante parfois le décor comme une véritable indication scénique. Au XVIIIe siècle, l’influence italienne introduit même récitatifs et arias dans certains de ces ouvrages.

Surtout, ces chants religieux entretiennent une relation étroite avec le théâtre populaire. Bergers, personnages comiques et voyageurs venus adorer l’Enfant Jésus s’y répondent, dansent et plaisantent. Certains sont définis par leur origine et par les stéréotypes qui lui étaient alors associés : El portugués met ainsi en scène un Portugais volontiers mélancolique et excessivement patriote, tandis que un pastorcillo italiano joue avec le goût supposé des Italiens pour le récitatif et l’aria. La Nativité devient moins une contemplation immobile qu’un petit théâtre sonore où chacun vient apporter sa langue, son caractère et sa musique.

Le titre même de l’album vient d’un villancico de 1728, A la fiesta, zagales dichosos. Ailleurs, De repiques de campanas fait entrer les cloches dans la célébration, tandis que Céfiros, corra imagine la naissance du Christ comme l’apparition d’une « danse nouvelle » qui transforme les chagrins d’hier en joie et les craintes en espérance.

Cantoría change d’échelle

Ce répertoire prolonge naturellement le travail de Cantoría, fondé en 2016 à Barcelone par Jorge Losana et spécialisé dans les musiques vocales ibériques de la Renaissance et du premier baroque. Son premier disque, consacré aux Ensaladas de Mateo Flecha et enregistré à Ambronay en 2022, avait notamment reçu un Diapason Découverte et le Preis der deutschen Schallplattenkritik. Depuis, l’ensemble a élargi ses effectifs afin d’aborder des programmes associant davantage de voix à un véritable orchestre de chambre.

¡A la fiesta! témoigne directement de cette évolution. Autour des neuf chanteurs prennent place violons, viole de gambe, contrebasse, hautbois, guitare, théorbe, harpe, orgue, clavecin, percussion et castagnettes. Deux recercadas de Francisco Hernández y Llana viennent ménager des respirations purement instrumentales, tandis que Soberana María, attribué à Mateo Romero, referme le disque. L’ensemble a été enregistré en février 2026 au Narodowe Forum Muzyki de Wrocław. La fête annoncée par le titre est donc aussi celle d’un Cantoría désormais capable de déployer autour de ses voix tout un monde instrumental !