Violoniste et chef, explorateur infatigable des sources musicales et figure internationale de la renaissance baroque depuis les années 1990, Fabio Biondi incarne un paradoxe fécond : un musicien formé au violon moderne, devenu l’un des interprètes les plus flamboyants de la pratique historiquement informée. Si son album des Quatre Saisons demeure un jalon discographique mondial, son rapport au compositeur vénitien n’a jamais été un culte figé, mais plutôt une conversation permanente entre le passé et le présent, la rhétorique originelle et la chair du son italien. Retour sur son rapport à Vivaldi, et sur l’histoire de l’album mythique des Quatre Saisons de 1991.
Quelle est votre histoire avec Vivaldi ?
Fabio Biondi : Ma rencontre avec Vivaldi est passée par une femme essentielle : ma professeure de violon moderne, Anna Maria Cotogni. Elle était musicienne au sein d’I Musici di Roma, l’ensemble qui, depuis les années 1950, a joué un rôle décisif dans la diffusion mondiale de Vivaldi, notamment avec Les Quatre Saisons. Elle m’a formé pendant cinq ans – ce qui est long pour un maître et son élève. Chez elle, Vivaldi n’était pas une archive, mais un langage initial, un souffle. Avec elle, j’ai entendu, joué, travaillé Vivaldi sans interruption, car elle était constamment en tournée, avec des programmes dédiés à lui. Elle me racontait sa musique comme on raconte une ville : avec ses ruelles, son climat, ses brusques éclairs, ses contrastes lumineux. Ainsi, mes premières saisons vivaldiennes sont nées avant les sonetti [poèmes écrits en tête de chaque concerto] : seul devant le langage musical et sa rhétorique !
Vous parlez là des années 1980 ?
F. B. : Je dois reconnaître qu’à l’époque, l’Italie jouait encore un Vivaldi enraciné dans la grande tradition du violon moderne : un son solaire, voluptueux, un héritage instrumental presque « narcissique », dans le meilleur sens du terme : une recherche façonnée par des décennies d’interpretazione italianissima. Mais en parallèle, dans ma discothèque personnelle naissait un choc différent : celui de l’interprétation historiquement informée, une révolution esthétique portée notamment par Nikolaus Harnoncourt. Ce n’est pas que j’ai choisi le baroque, c’est que son écoute a fissuré quelque chose en moi. La musique est devenue un chantier d’enquête et non plus une exportation toute prête. Au fond, c’est cela : ma rencontre avec Vivaldi a été un coup de foudre dialectique, nourri de confrontations, de doutes, d’émerveillements conceptuels et sensoriels, sans jamais renier la grammaire d’origine ni la mémoire du son. J’ai appris à aimer Vivaldi par strates : stratigrafie de l’oreille, de la passion et des études…
Aujourd’hui, à 64 ans, vous dites rester influencé par les deux traditions. Pourquoi cette double influence est-elle nécessaire à votre identité artistique ?
F. B. : Parce que je ne crois pas à une authenticité monolithique. L’authenticité n’est pas un musée fermé. D’un côté, il y a ce que seules les vieilles générations de violonistes italiens savaient faire vivre : ce désir de chaleur, cette vocalità instrumentale de Tartini à Corelli, puis dans l’héritage qui a porté Vivaldi au XXᵉ siècle. De l’autre, la révolution de la recherche historiquement informée : philologie des sources, traités d’époque, langage figuré, oral, percussif, articulé selon une grammaire oubliée — puis retrouvée. Et moi, je suis né dans l’entre-deux. Ce n’est pas un compromis : c’est une casa stylistica bifronte.

Dans les années 1970-1980, baroque et moderne étaient séparés par un rideau de fer esthétique : les violonistes modernes voyaient un égaré, les baroqueux orthodoxes un intrus si ton archet ou ta vision n’étaient pas historiques. Cela m’a façonné. J’en ai tiré une leçon presque morale : la tolérance doit devenir une technique de l’écoute. Chez Vivaldi, j’ai toujours senti la nécessité d’unir ces deux dimensions inséparables : l’âme chaude du violon italien et la rigueur des sources. Sans l’une ou l’autre, l’authenticité devient soit folklore froid, soit emphase aveugle.
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