Les Cantates de Bach dans l’effectif rêvé 2/2

Le Tölzer Knabenchor poursuit le rêve choral de Bach

→Il y a trois siècles, Bach réclamait un chœur plus fourni ; vœu resté sans écho. Aujourd’hui, dans le cadre du BACH-ENTWURFF-PROJEKT de Ultra HIP music , le Tölzer Knabenchor lui donne enfin voix en enregistrant plusieurs cantates dans l’effectif qu’il avait imaginé.

Total Baroque Magazine vous invite à écouter le concert du Tölzer Knabenchor qui sera diffusé le 22 novembre à 20h30 (heure d’Europe centrale) / 14h30 (heure de la côte Est). Au programme : la cantate BWV 21 Ich hatte viel Bekümmernis et la BWV 147 Herz und Mund und Tat und Leben !

  • Directeur artistique : Christian Fliegner
  • Chef d’orchestre : Michael Hofstetter
  • Responsable du département des solistes: Ursula Richter

En août 1730, dans son célèbre Entwurff einer wohlbestallten Kirchen Music, Johann Sebastian Bach exprimait avec vigueur son exaspération face au manque de chanteurs à Leipzig. Il y réclamait un effectif d’au moins trois ou quatre voix par partie, condition selon lui indispensable à une musique d’église bien ordonnée — un vœu qui ne fut jamais exaucé. Près de trois siècles plus tard, dans le cadre du BACH-ENTWURFF-PROJEKT de Ultra HIP music, l’orchestre baroque Concerto München et le Tölzer Knabenchor, ensemble bavarois de réputation internationale fondé en 1956 et reconnu pour l’excellence de ses jeunes solistes, entreprennent de réaliser ce rêve : interpréter et enregistrer plusieurs cantates de Bach dans l’effectif qu’il avait lui-même défini. À la tête du projet, Christian Fliegner, ancien soprano vedette du chœur devenu son directeur artistique, et Michael Hofstetter, chef et musicien familier du répertoire baroque, expliquent comment cette aventure inédite est devenue possible.

Entretien avec Christian Fliegner

Monsieur Fliegner, vous êtes non seulement un ancien du Tölzer Knabenchor — et jadis un brillant soprano soliste —, mais aussi aujourd’hui son directeur artistique. À ce titre, vous êtes responsable non seulement de nombreux concerts, mais aussi de la formation des chanteurs. Comment expliquez-vous que les solistes du Tölzer, régulièrement invités par d’innombrables opéras, festivals et ensembles dans le monde entier pour interpréter des rôles de garçons, chantent avec une telle aisance et surtout une telle puissance ? Qu’avez-vous de différent des autres chœurs d’enfants ? 

Christian Fliegner : Nos enfants reçoivent des cours de chant dès l’âge de six ans, avec nos professeurs attitrés. Cela permet de les former si efficacement qu’en quatre ou cinq ans, ils atteignent ce niveau sans forcer, mais grâce à une excellente technique vocale qui leur permet d’aborder des œuvres comme ces cantates.

Les autres chœurs proposent eux aussi une formation vocale et pourtant leurs solistes semblent rarement aussi assurés. Est-ce dû à la fameuse méthode Schmidt-Gaden ? 

C. F. : Oui, eux aussi font de la formation vocale, mais pas avec la même intensité que nous. 
Et d’abord, tous nos professeurs ont été formés soit par moi, soit par Gerhard Schmidt-Gaden lui-même, après leurs études. Car la pédagogie vocale pour enfants est une discipline spécifique, qu’on ne peut comparer à celle des adultes. Nous travaillons donc tous selon le même système, ce qui permet d’atteindre beaucoup plus rapidement le résultat souhaité. De plus, nous devons travailler vite, car les enfants arrivent très tôt à la mue vocale. Notre temps de formation est donc d’au moins une heure par semaine, alors que dans d’autres chœurs, il ne s’agit souvent que de 15 à 30 minutes. S’y ajoutent les cours d’ensemble, où les enfants travaillent à deux ou trois la polyphonie et l’intonation, ainsi qu’une ou deux répétitions chorales par semaine. Ils apprennent aussi la lecture à vue selon la méthode Kodály, et nous avons développé notre propre méthode pour les aider à chanter les intervalles correctement. C’était d’ailleurs notre mission première à l’époque de la fondation du chœur par Gerhard Schmidt-Gaden : former les enfants jusqu’à atteindre ce niveau de qualité. Il fallait bien que ce soit possible car après tout, c’était ainsi du temps de Bach ! Et je pense que nous y sommes parvenus avec un grand succès ; c’est un véritable signe distinctif, unique au monde, oserais-je dire.

Le directeur artistique du Tölzer Knabenchor Christian Fliegner © DR, Christian Fliegner

Vous avez probablement raison. Et vous travaillez encore aujourd’hui selon la même méthode que celle que M. Schmidt-Gaden a développée dans les années 1950 ?

C. F. : Dans l’essentiel, oui. Bien sûr, la méthode continue d’évoluer, nous la perfectionnons sans cesse, mais le fondement reste le même.

C’est aussi un investissement financier considérable…

C. F. : Oh oui (rires) ! Mais c’est la seule manière d’atteindre cette qualité, indispensable pour pouvoir enregistrer les cantates de Bach avec seulement trois ou quatre enfants par partie vocale.

Combien de temps les solistes ont-ils répété pour ce projet ? Et le chœur, ou plutôt devrions-nous dire l’ensemble vocal ?

C. F. : Nous procédons en général sur un à deux mois de travail intensif. Les enfants reçoivent des enregistrements de référence, que nous chantons nous-mêmes, pour apprendre leurs notes. Ensuite, nous travaillons spécifiquement les phrasés et les aspects techniques, puis viennent naturellement les répétitions avec le chef d’orchestre. Mais avant tout, il est essentiel que les enfants prennent plaisir à la musique. C’est la seule façon d’atteindre ce niveau. Car si l’on commence à leur dire : « Tu dois faire ci, tu dois faire ça », cela ne fonctionne plus. Je ne l’ai pas forcément vécu ainsi moi-même dans mon enfance au Tölzer Knabenchor, et j’ai tenu à ce que les enfants, sous ma direction, chantent avec joie. C’est ce feu intérieur qui leur donne envie de se dépasser et alors, ils s’entraînent d’eux-mêmes !

Christian Fliegner enfant © DR, Bach Cantatas Website

Donc sur le trajet de l’école ils n’écoutent pas, mettons, Taylor Swift ?

C. F. : (sourire) Pas vraiment, non ; ils écoutent Bach ! Je leur dis qu’ils devraient idéalement s’exercer une heure par jour : pas seulement sur les notes, mais aussi sur la technique vocale, car c’est fondamental. Chez nous, les exercices vocaux ne sont pas de simples échauffements : ce sont des exercices ciblés, destinés à développer leurs points faibles individuels : les passages de registre, la gestion du souffle, la structure des voyelles… C’est pourquoi il n’existe pas de CD universel que l’on mettrait dans le lecteur pour chanter comme Pavarotti deux ans plus tard. Chaque exercice est adapté à chaque enfant, afin qu’il ne prenne jamais de mauvaises habitudes. Et c’est particulièrement efficace avec les enfants, car ils apprennent de manière ludique et ne présentent pas d’emblée les blocages des adultes : gorge serrée, tension, chant forcé, etc. Les enfants abordent le chant avec naturel, et cela permet d’éviter beaucoup d’erreurs.

Comment ces deux cantates se prêtent-elles aux voix d’enfants, indépendamment du fait qu’elles aient été composées pour elles ? 

C. F. : Ces cantates sont magnifiques, un peu plus aiguës que celles que nous avons enregistrées la dernière fois. Ces cantates sont magnifiques, un peu plus aiguës que celles que nous avions enregistrées précédemment. Bereite dir par exemple atteint un si bémol aigu, mais nos sopranos peuvent tous monter jusqu’au do suraigu. Ils sont ensuite séparés entre altos, mezzos ou sopranos. Pour nos solistes, ce do suraigu est devenu une condition toutefois : grâce à notre travail vocal, les enfants disposent d’une étendue d’environ trois octaves et demie. Et ils se disputent même souvent pour savoir qui chantera les notes les plus hautes ! Quand ils disent qu’ils veulent chanter la Reine de la Nuit (jusqu’au contre-fa !), cela les amuse plus qu’autre chose (rires). Plus c’est aigu, plus ils sont heureux, disons-le ainsi. Et c’est sans doute pourquoi ils aiment tant ces cantates. 

Entretien avec Michael Hofstetter 

Monsieur Hofstetter, vous allez diriger ces cantates. Vous êtes un invité régulier et un vieil ami du Tölzer Knabenchor, dont vous avez même été le directeur artistique pendant un an. Mais vous n’êtes pas particulièrement connu comme chef bachu­sien : votre domaine, c’est plutôt l’opéra, et vous dirigez aussi les Gluck-Festspiele. Vous travaillez certes avec instruments anciens, mais dans un tout autre univers stylistique. Abordez-vous Bach différemment de vos collègues issus de la musique ancienne ou sacrée ?

Michael Hofstetter : Quelques réflexions à ce sujet : d’abord, ce projet est pour moi une sorte de retour aux sources, puisque j’ai étudié l’orgue et la musique d’église. Je n’ai pas poursuivi cette voie, préférant le théâtre, mais cette base est restée. Ensuite, j’ai dirigé un merveilleux projet Bach, vers le tournant du millénaire, autour du thème de la vanité : cinq cantates mises en scène par Herbert Wernicke, que je considère toujours comme l’un des plus grands metteurs en scène d’opéra et sans doute le plus philosophe d’entre eux. Ce projet a été l’un des grands bonheurs de ma vie. C’est donc dans cet esprit que j’aborde la musique de Bach : comme porteuse d’une profonde théâtralité. On y perçoit encore, je crois, l’écho des tragédies vécues par sa famille pendant la guerre de Trente Ans. Nous avons d’ailleurs enregistré avec les Tölzer un disque consacré à la famille Bach, et l’on sent parfaitement combien cette musique reste marquée par ce contexte historique. Ces œuvres posent des questions existentielles sur la foi, sur la vie même, et c’est ce que je cherche à rendre perceptible. Je ne me situe pas « contre » telle ou telle approche : je lis la partition à travers ses gestes musicaux, sa rhétorique expressive. Bach écrit dans une langue très gestuelle, très plastique, nourrie d’une humanité fondamentale, et c’est à partir de ce contenu profondément humain, tout autant que des textes bouleversants, que je construis mon interprétation.

Le chef d’orchestre Michael Hofstetter © Werner Kmetitsch, PhotoWerK

Quels éléments montrent que ces cantates étaient pensées pour des voix d’enfants et un effectif léger ? 

M. H. : Ce qui frappe, c’est que lorsqu’on lit ces partitions, on ressent immédiatement le besoin de rendre chaque ligne claire et audible, car chacune, dans son contrepoint, est complexe et porteuse de sens. Un son trop massif masquerait ces détails. On est donc naturellement porté vers un effectif restreint. Que ce soit deux ou trois chanteurs, ou un seul, peu importe ; l’essentiel est cette transparence. Il n’existe sans doute pas de musique baroque plus dense, plus différenciée que celle de Johann Sebastian Bach, du moins dans ce genre. Plus l’effectif est réduit, plus la texture devient lisible. Par le phrasé et la précision, on obtient cette transparence impossible à atteindre avec trente chanteurs par partie. 

Les enfants apprennent à faire confiance à cette voix intérieure, donc à se faire confiance à eux-mêmes. Et je crois que c’est aujourd’hui la chose la plus précieuse qu’on puisse transmettre : une confiance en soi solide.

Comment travaillez-vous avec les garçons ? En quoi cela diffère-t-il du travail avec des adultes ? 

M. H. : En réalité, pas beaucoup. Le secret, d’abord, c’est que ces jeunes chanteurs sont extrêmement bien formés : quand ils intègrent le chœur de concert du Tölzer, ils ont déjà cinq ans de formation derrière eux. Et ensuite, ils sont très ambitieux : ils veulent être bons, à la hauteur des chanteurs professionnels ! Je crois qu’il n’y a rien de plus bénéfique pour eux que d’être pris totalement au sérieux. Bien sûr, dans une atmosphère bienveillante et protégée, mais en leur demandant avec douceur ce que l’on attendrait d’un chanteur adulte. Sinon, ils s’ennuieraient. Ils veulent atteindre le même niveau que les adultes, et c’est ce qu’on attend d’eux : lorsqu’ils chantent à Berlin, à New York ou ailleurs dans La Flûte enchantée, aux côtés de Pamina et Tamino, ils doivent être à la hauteur ; et ils le sont chez nous aussi. Bien entendu, toujours dans un cadre de confiance et de sécurité, mais avec la même exigence qu’un artiste adulte. Et il faut dire que Christian Fliegner est un véritable magicien avec ces jeunes chanteurs, sans doute parce qu’il a lui-même été l’un des grands solistes du chœur.

C’est vrai : j’ai d’ailleurs plusieurs enregistrements de lui, notamment la série des cantates de Bach avec Harnoncourt et Leonhardt. 

M. H. : Exactement ! Christian y est extraordinaire (rires). Imaginez : les enfants arrivent de l’école, parfois distraits, fatigués, parfois issus de milieux difficiles. Le soir, ils sont agités, peu concentrés. Christian leur fait faire deux ou trois exercices vocaux en groupe, puis lance un petit défi : « Celui qui tient la note plus longtemps que moi sur un souffle aura une glace ! » Et en cinq minutes, il les a tous captivés, concentrés, totalement présents : woumf ! ils sont là. Et c’est, je crois, une chose essentielle que l’on apprend dans ce chœur ou cet ensemble vocal : la confiance en soi.

Et aussi l’idée que l’effort mène au succès, chose que les approches pédagogiques modernes, centrées sur le seul épanouissement, ont souvent tendance à effacer… 

M. H. : Exactement. Quand je m’investis, je peux faire quelque chose de moi-même, réaliser quelque chose d’unique. Et faire de la musique, ce n’est pas agir dans le vide : on voit les notes, on sait ce qu’on veut entendre, c’est ce que j’appelle la voix intérieure. Les enfants apprennent à faire confiance à cette voix intérieure, donc à se faire confiance à eux-mêmes. Et je crois que c’est aujourd’hui la chose la plus précieuse qu’on puisse transmettre : une confiance en soi solide. Pour cela, cette formation est inestimable. Au-delà du bonheur musical, des émotions, des voyages, des grandes scènes d’opéra, il y a un bien plus profond, purement humain et non musical : cette confiance en soi que les enfants acquièrent au Tölzer Knabenchor !

  • Le premier CD de ce projet paraîtra au printemps 2026 sous le label Perfect Noise.