Avec Sulla Piazza, son premier album, le consort La Capriola fait du violon le guide d’une traversée de la Venise du XVIe siècle. Charlotte Gerbitz, Dorine Lepeltier-Kovács et Manon Papasergio, rejointes par la chanteuse Camille Fritsch et ponctuellement par la violoniste Odile Édouard, suivent en musique une soirée imaginaire autour de la place Saint-Marc. Publié par Ricercar, le disque associe notamment Adrian Willaert, Cipriano de Rore, Andrea et Giovanni Gabrieli, Giovanni Bassano, Francesco Bendusi ou Giovanni Croce, dans un programme construit autour de la diversité des usages du consort de violons à la Renaissance.
Le point de départ de La Capriola est précisément cet ensemble instrumental aujourd’hui beaucoup moins familier que le quatuor à cordes auquel il donnera, plusieurs siècles plus tard, une partie de son héritage. Développé en Italie dès les années 1530, le consort de violons accompagne alors aussi bien la musique sacrée que les fêtes politiques, les banquets, les bals ou la vie des rues et des tavernes. Longtemps resté dans l’ombre, notamment en raison de confusions avec la famille des violes de gambe et d’une iconographie relativement rare, son importance dans la vie musicale de la Renaissance a été réévaluée par les recherches récentes.
C’est autour de cette pratique que La Capriola s’est constituée en 2021. Les musiciennes ont fait du consort un terrain de recherche autant que d’interprétation : jeu debout, différentes tenues d’archet, accords des instruments, tempérament, diapason, justesse ou encore diminution collective nourrissent leur travail. L’objectif n’est pas de figer une pratique supposément retrouvée, mais d’expérimenter à partir des sources pour redonner au violon de la Renaissance sa mobilité et sa variété.
De Saint-Marc aux tavernes
Sulla Piazza donne à cette démarche la forme d’un parcours. Le disque imagine les déplacements d’un groupe de violonistes durant une soirée vénitienne : sous les arcades résonnent d’abord les danses de Francesco Bendusi ; la basilique Saint-Marc fait entendre la musique de son maître de chapelle Adrian Willaert ; une fois la messe achevée, les musiciens rejoignent les salons où circulent les madrigaux de Cipriano de Rore, avant que la nuit ne s’achève dans les tavernes parmi villanelles et danses.
Cette progression explique l’éclectisme assumé du programme. Willaert y occupe une place centrale, de « Cingari simo » au « Conditor alme syderum », mais son univers côtoie celui de Rore avec « Io canterei d’amor » ou « Regina Cœli », les pages instrumentales de Bendusi, les ricercari et canzoni, ainsi que les œuvres d’Andrea et Giovanni Gabrieli, Giovanni Bassano ou Giovanni Croce. Le parcours passe ainsi du religieux au profane, du savant au populaire, de la polyphonie vocale à la danse.
Le jeu sur les effectifs participe à cette circulation. La voix de Camille Fritsch s’insère tantôt dans un consort de trois ou quatre violons, tandis que la harpe triple de Manon Papasergio se mêle aux cordes ou dialogue avec elles dans plusieurs pièces. Ailleurs, les violons restent seuls et donnent à entendre les différentes combinaisons d’une même famille instrumentale. Le programme ne cherche donc pas seulement à juxtaposer des œuvres vénitiennes : il restitue, à travers elles, la polyvalence de musiciens susceptibles de passer dans une même journée de l’église au palais puis à la rue.
Sept violons pour recréer une famille
Le projet prend une dimension supplémentaire avec les instruments eux-mêmes. Depuis 2025, La Capriola joue sur une famille de sept violons spécialement conçus pour l’ensemble par le luthier Jean-Paul Boury. Leur conception s’inspire notamment des instruments des trois générations de la famille Amati et cherche à retrouver la cohérence d’un consort pensé comme un ensemble, plutôt que comme l’addition d’instruments indépendants.
Cordes entièrement en boyau nu, tension égale, recherche sur les proportions, les chevalets ou encore la structure des instruments : la reconstruction résulte d’un dialogue étroit entre lutherie, sources historiques et expérimentation sonore. Le fait que les sept instruments soient issus de la même main est également essentiel pour les musiciennes, qui décrivent leur relation comme celle d’« une seule voix aux multiples visages ».
C’est sans doute là que Sulla Piazza trouve sa véritable unité. Derrière le voyage imaginaire dans Venise, le disque cherche surtout à replacer le violon dans un monde où il n’est pas encore l’instrument soliste que les siècles suivants consacreront. Il accompagne la liturgie, fait danser, soutient le chant, reprend un madrigal ou anime une soirée de taverne. En faisant circuler son consort entre tous ces espaces, La Capriola ne propose pas seulement un panorama de la musique vénitienne du XVIe siècle : elle redonne au violon une partie de la diversité sociale et musicale qui fut la sienne au moment même où son histoire commençait.


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