Nommé aux Grammy Awards, invité au couronnement de Charles III, engagé auprès de la Handel and Haydn Society, Reginald Mobley s’impose comme l’une des voix majeures du contre-ténor aujourd’hui. Avec Coming Home with Music, conçu avec Lautten compagney BERLIN, il articule Bach et Haendel aux spirituals, tout en poursuivant ses recherches sur le compositeur du XVIIIe siècle, Ignatius Sancho, et la place des musiciens noirs dans l’histoire. Traversé par une interrogation intime sur la notion de foyer, entre mémoire, identité et territoire, son parcours dessine une quête d’appartenance qui dépasse les frontières nationales. Portrait d’un artiste à la croisée de la scène, de l’archive et de l’engagement, porté par la recherche de soi.
Quel foyer ?
Le contre-ténor Reginald Mobley a le sentiment de n’appartenir à aucun lieu et à tous à la fois. Dans le monde de la musique ancienne et baroque, il demeure une rareté : un corps noir dans un espace majoritairement blanc. Pourtant, son naturel chaleureux lui permet d’entrer en relation avec des personnes de tous horizons. Il a chanté dans des églises reculées comme dans les plus grandes salles de concert, pris part à des manifestations dans sa ville natale de Boston et fréquenté les milieux hipsters les plus excentriques et les plus marginaux.
Mais la notion de foyer le fait hésiter. D’un côté, il se nourrit de la familiarité, émaillant ses récitals de spirituals, de jazz et de gospel qu’il chantait dans son enfance. De l’autre, l’idée de territoire et d’appartenance nourrit aussi son adversaire politique, le mouvement MAGA, alors même que la démocratie américaine avance péniblement vers son 250ᵉ anniversaire. Malgré tout, Mobley tente de regarder vers des horizons plus lumineux au-delà des frontières nationales. « J’essaie d’établir un lien avec chaque personne qui se tient devant moi », confiait-il récemment lors d’un entretien. « Quand j’atterris au Japon, à Hong Kong, à Séoul ou au Maroc, chaque visage que je vois fait partie d’une famille que j’aime. »
Ces convictions sont à l’origine de Coming Home with Music (« Rentrer chez soi par la musique »), son programme actuel avec la Lautten compagney BERLIN. Intime et empreint de respect, le projet célèbre l’anniversaire de la démocratie américaine en mettant à l’honneur la diversité qui la fait vivre. Il est né d’une collaboration antérieure entre Mobley et la Lautten compagney. Après l’enregistrement de la Passion selon saint Jean de Bach, dans laquelle Mobley incarnait le Christ, le chef Wolfgang Katschner lui a proposé un nouveau programme faisant de la musique de Haendel un symbole d’appartenance. Élevé en Allemagne et ayant passé ses années d’activité en Angleterre, le compositeur savait, d’expérience, ce que signifie s’adapter à de nouveaux environnements. Les propres expériences de Mobley, traversées par les spirituals et les chansons de Stevie Wonder et Nina Simone, placeraient l’identité noire américaine au centre du propos. Le résultat est une affirmation historique opportune, qui dépasse largement 1776. « Nous étions là bien avant cette date », rappelle Mobley. « Le foyer que nous avions, nous ne l’avons pas quitté. Peut-être nous a-t-il été arraché. »
Coming Home a été salué par la critique, et le projet occupe largement l’agenda de Mobley jusqu’à l’été. Il prévoit également d’enregistrer le programme pour une parution en 2027. Avec cette sortie, le disque viendra clore une trilogie entamée avec Because (« Parce que ») en 2023, puis Solitude l’an dernier. Les interprétations réunies sur ces disques portent la marque de Mobley : sa voix possède une densité chaleureuse et une liberté rythmique telles que la musique s’inscrit naturellement dans un élan presque organique. Ce même sens de la spontanéité transparaît dans une captation vidéo de Coming Home. Alors que Mobley interprète “Nobody’s Fault but Mine” (« Ce n’est la faute de personne d’autre que la mienne ») de Blind Willie Johnson, les musiciens de la Lautten se laissent progressivement gagner par un swing de jam session, plein d’énergie et de vitalité. Le public, emporté par l’instant, se met à frapper des mains. La scène donne à voir un artiste qui prend pleinement possession de son art. Et il s’en souvient avec émotion :« Il ne s’agit pas seulement de se mettre des œillères et de fixer un point devant soi. Il s’agit d’aimer être au cœur d’un moment qui ne se reproduira jamais. »
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