À l’université Stanford, située au cœur de la Silicon Valley, en Californie, le musicologue Jesse Rodin, avec la collaboration technique du professeur Craig Sapp, a créé le Josquin Research Project (JRP), une vaste base de données en libre accès consacrée à la musique de la Renaissance, d’environ 1420 à 1520. Le site ne se contente pas de rassembler des partitions numérisées : il permet aussi de les comparer, de les écouter, de les analyser et d’observer concrètement la manière dont les voix dialoguent entre elles dans les motets, messes et chansons des compositeurs franco-flamands. En associant les méthodes traditionnelles de l’analyse musicale aux outils numériques, le JRP offre ainsi une nouvelle façon d’entrer dans la polyphonie du XVe siècle, à la fois par le détail de l’écriture et par une vision d’ensemble des répertoires. Cette double approche traverse tout le parcours de Jesse Rodin, tout à la fois chercheur et praticien. Dans cet entretien, il revient sur sa découverte de la polyphonie franco-flamande, son attachement à Josquin Desprez, la création de son ensemble Cut Circle et les recherches qui continuent, aujourd’hui encore, à renouveler notre connaissance du « Michel-Ange » de l’art musical.
Quand et comment avez-vous découvert la polyphonie franco-flamande ?
Jesse Rodin : L’histoire remonte à mon enfance, lorsque je chantais dans de petites chorales, à partir de l’âge de sept ans, à New York. Au départ, étant juif, je chantais dans de petites chorales de synagogue, interprétant des morceaux qui n’avaient absolument rien à voir avec la Renaissance, mais qui m’ont fait aimer la musique à plusieurs voix, une forme de musique polyphonique. Ce n’est qu’à la fin du lycée que j’ai découvert quelque chose qui s’apparentait, de loin, à ce que l’on pourrait appeler la polyphonie de la Renaissance. Il s’agissait des motets hébraïques de Salamone Rossi, compositeur italien du début du XVIIe siècle, qui a notamment écrit un recueil de musique pour la synagogue, de trois à huit voix, assez simple, mais qui n’en reste pas moins proche de ce que nous appellerions la polyphonie de la Renaissance. C’est ainsi que je me suis retrouvé étudiant à l’université de Pennsylvanie, à Philadelphie – ou UPenn, comme on l’appelle –, où il existait un programme de musique ancienne très solide. J’ai commencé à chanter dans un ensemble appelé Ancient Voices, ce que je trouvais très drôle. Et par hasard, au printemps de ma première année, l’ensemble interprétait une œuvre monumentale d’Ockeghem, la Missa « De plus en plus », et j’ai été placé dans la partie de basse, sans avoir la moindre idée de ce que je faisais. Tout cela était très nouveau pour moi et très difficile. La notation et les rythmes étaient difficiles, tout était difficile et inconnu, et je n’avais jamais chanté de messe auparavant. C’est ainsi que j’ai eu mon premier aperçu de ce répertoire.
Après Ockeghem, c’est donc Josquin qui a particulièrement attiré votre attention, jusqu’à devenir l’un de vos sujets de prédilection.
J. R. : Au fil des ans, je me suis intéressé à de nombreux compositeurs et j’ai beaucoup écrit sur la musique de ce que l’on pourrait appeler le long XVe siècle, notamment sur Dufay, dont j’ai également enregistré la musique. Ockeghem reste un grand amour. Mais Josquin est celui qui m’a ensuite vraiment donné mon élan. Je dirais qu’il y a plusieurs raisons à cela. J’ai suivi un cours avec Lawrence Bernstein, grand spécialiste de la musique de Josquin et peut-être le professeur le plus brillant que j’aie jamais rencontré. Il transmettait une sorte d’historiographie moderne qui remonte à un grand érudit, Gustave Reese, auteur de Music in the Renaissance (1959), ouvrage fondamental auquel nous nous référons encore aujourd’hui. À l’époque, j’étais encore très ignorant. Il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas dans la manière dont cette musique fonctionnait, mais il y a, dans l’écriture de Josquin, une franchise et une simplicité. Il y a aussi une puissante charge rhétorique, nouvelle dans les dernières décennies du XVe siècle, qui m’a frappé comme un coup de massue.
Vous avez ensuite déménagé ailleurs aux États-Unis et continué à étudier le monde de la polyphonie franco-flamande, mais vous avez aussi créé votre propre ensemble, principalement consacré à l’interprétation de la musique de Josquin.
J. R. : J’ai eu beaucoup de chance. J’ai terminé mes études à l’université de Pennsylvanie, puis j’ai été accepté dans le programme de doctorat de Harvard. Le département faisait venir des sommités pour donner des séminaires : Peter Urquhart, David Fallows, Rob Beckman, James Haar et Joshua Rifkin, qui est devenu, avec d’autres, un mentor très important. J’étais donc entouré de ces experts, ou du moins j’avais accès à beaucoup d’entre eux. Au début de ma quatrième année d’études supérieures, j’ai formé un ensemble. Nous venions de suivre un séminaire extrascolaire sur le signe problématique du « cercle barré », ce cercle traversé par une ligne verticale, et sur sa signification. Nous avions lu toute la littérature sur le sujet et nous pensions tous avoir une idée de sa signification, à savoir qu’il s’agit d’une indication de tempo, alors que les ensembles modernes ont tendance à ne pas prêter attention à ces signes. En réalité, ils sont très importants, non seulement pour établir la mesure du morceau – ce que nous reconnaissons tous –, mais aussi pour donner des informations sur le tempo et les relations entre les tempos. C’est donc sur cette base que j’ai baptisé l’ensemble Cut Circle.

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