1/2 – Les 300 ans du Concert Spirituel

Hervé Niquet : “Je fais ce que je veux !”

→À l’occasion des 300 ans du Concert Spirituel d’origine, Hervé Niquet revient sur ses trente-huit ans à la tête de l’ensemble, entre passion musicologique, rigueur stylistique et liberté de ton.

Hervé Niquet : “Je fais ce que je veux !”
© Henri Buffetaut

Trois siècles les séparent, mais ils partagent un nom et le goût du spectaculaire. Créé en 1725 pour divertir les Parisiens privés d’opéra pendant le carême, le Concert Spirituel fête en 2025 ses 300 ans. En 1987, Hervé Niquet le ressuscite après plus de deux siècles de silence, en faisant de cet ensemble historique un terrain de jeu autant que de recherche. À l’occasion de cette saison anniversaire, où se croisent Striggio, Fauré, Lully et pâté en croûte, le chef revient sur son parcours, où la rigueur historique côtoie souvent l’art du coup d’éclat.

Le 22 avril, à la Ferme de Villefavard, vous avez célébré le 300e anniversaire du Concert Spirituel originel avec la création Pâté en croûte et vieux ragots. Vous reprenez cette production fin juin à Hardelot. Pâté en croûte et vieux ragots… j’aime beaucoup ce titre !

Hervé Niquet : Qu’est-ce qui vous fait marrer dans ce titre ?

Il me donne faim. Et “vieux ragots” ça m’évoque un esprit très français, un peu à la François Villon. Où voulez-vous emporter le public avec cet hommage ?

H. N. : Avec les comédiens Shirley et Dino, j’ai appris le métier d’acteur, alors plus rien ne me fait peur. Et puis, ni le public, ni les journalistes, ni les critiques ne viennent aux répétitions… Je me suis donc dit qu’il était peut-être temps de leur en imposer une. À l’époque, le roi mangeait en musique une fois par semaine, au grand couvert. Louis XIV a lancé ça, Louis XV a continué, et Delalande, le compositeur, a laissé trois énormes recueils de musique pour l’occasion. J’ai donc imaginé le public assistant à une répétition chez Delalande (que j’interprète), la veille du souper royal, avec les musiciens de la Chambre : la bonne humeur, la lecture de gazettes d’époque, le sérieux, les engueulades…

Et pourquoi cette thématique pour les 300 ans ?

H. N. : Parce que je fais ce que je veux ! Il fallait que je puisse proposer un peu de tout : opéra, musique sacrée, œuvre démesurée… et de l’humour. C’est une saison plaisir.

Pour cette saison anniversaire, vous reprenez également la Messe à 40 voix solistes de Striggio le 5 juin au Théâtre Impérial de Compiègne. Vous dites qu’il s’agit de l’œuvre la plus complexe de la musique occidentale. Qu’entendez-vous par là ?

H. N. : Déjà, vous avez 40 solistes, 60 pour l’Agnus Dei. Puis c’est de la mathématique pure. C’est un peu la philosophie d’avant le siècle des Lumières : si tu veux que le monde existe, il faut occuper au mieux la place qu’on t’a donnée. J’avais expliqué ça aux solistes à l’époque ; ils m’avaient pris pour un dingue. Les 40 vocalises se croisent dans tous les sens. Au bout de trois heures, ça ne marchait toujours pas, on était épuisés. Je leur ai dit : « Faites exactement ce qui est écrit. Je ne veux rien d’expressif. Chacun à sa place ! » On s’y est remis. À la fin, la moitié pleurait d’émotion. Tout s’alignait, les chœurs s’emboîtaient et quand ça prend, c’est monumental…

Quelle est, aujourd’hui, la place de la musique ancienne française ?

H. N. : William Christie a sauvé la musique baroque française : il a transformé nos antiquailles en y mettant le premier coup de vernis. C’est ce que j’ai appris chez lui. Moi, je me rends compte que je n’ai jamais changé ma manière de travailler : d’abord la recherche, puis l’application stricte de ce qu’on sait. Aucun compromis. Des anciens me disent : « À chaque fois qu’on revient, on apprend un truc. » Et les jeunes : « Mais on ne nous a jamais parlé de ça… » Je suis consterné. Ils sont très forts, ils ont appris ce qu’il faut faire dans les grandes écoles, les Hochschule et tout ça… mais ils ne savent pas pourquoi ils le font. Fort heureusement, en parallèle, d’autres jeunes se sont remis à la recherche, notamment dans la musique médiévale et Renaissance. Du coup ça pousse les autres à se bouger un peu les fesses…

Angel

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