À 31 ans, Eleonora Bišćević appartient à cette nouvelle génération de musiciens pour lesquels les frontières entre instruments, répertoires et pratiques sont faites pour être franchies. Née à Monza dans une famille croate, elle a grandi et s’est formée au Conservatoire Giuseppe Verdi de Milan, puis à la Schola Cantorum de Bâle, qui, dit-elle, « a changé [s]a vie ». Elle est flûtiste, organiste, improvisatrice, chercheuse à ses heures et désormais pédagogue aux conservatoires de Strasbourg et d’Innsbruck. On la retrouve auprès de Jordi Savall, Amandine Beyer, Andrea Marcon ou Francesco Corti, mais aussi dans ses propres formations, le Duo Alter Ego et le Girandola Quartett. Rencontre à Strasbourg, après un étonnant récital solo associant traverso et pédalier d’orgue, et entre deux concerts à Berlin et en Espagne avec Jordi Savall. Elle raconte avec un enthousiasme communicatif son parcours, son goût des partitions oubliées, sa découverte de l’improvisation, la réalité quotidienne du métier de musicien et cette identité européenne qui lui ressemble tant.
Vous avez proposé à Strasbourg, au Festival Stras’orgues, une formule assez étonnante : traverso et orgue, puisque vous jouez à la fois vous-même de la flûte et du pédalier de l’orgue. Emmanuelle Dauvin a une démarche comparable avec violon et orgue. Serait-ce une nouvelle tendance ?
Eleonora Bišćević : Je ne sais pas ! Je connais le travail d’Emmanuelle par les réseaux sociaux, mais nous ne nous connaissons pas personnellement. Ce qui est amusant, c’est que nous avons développé cette idée indépendamment l’une de l’autre. Peut-être existe-t-il beaucoup d’autres musiciens qui le font. Quand on pratique soi-même les deux instruments, l’idée arrive finalement assez instinctivement : on joue de la flûte et on se dit que les jambes sont libres… alors pourquoi ne pas les utiliser ? Et puis la flûte est un instrument mélodique qui a presque toujours besoin de quelqu’un. L’idée de pouvoir s’accompagner soi-même est très attirante. Comme je suis également organiste et que je passe beaucoup de temps dans les églises, j’ai eu de nombreuses occasions d’expérimenter cette combinaison, notamment pendant les offices. Cela demande évidemment beaucoup de travail.
Comment cette idée vous est-elle venue ?
E. B. : Quelqu’un m’avait parlé d’un violoniste qui jouait ainsi. Je me suis dit : « Pourquoi ne pas essayer avec la flûte ? » Et cela m’a immédiatement plu. Les registres de l’orgue et ceux de la flûte se mélangent très bien. Mon travail sur l’improvisation m’a ensuite permis d’aller plus loin, en improvisant à la flûte sur des basses jouées au pédalier. Et puis j’ai découvert que Nikolaus Bruhns (1665-1697) pratiquait déjà quelque chose de comparable au XVIIe siècle ! Je trouve fascinant de voir revenir aujourd’hui comme une « tendance » quelque chose qui existait déjà autrefois. Le concert de Strasbourg était cependant une première pour moi. Damien Simon avait vu une petite vidéo que j’avais publiée et m’a proposé ce récital. Jusqu’alors, je pratiquais surtout cette combinaison pendant les offices. Je n’avais jamais construit tout un programme de concert autour d’elle. Cette expérience m’a donné envie de poursuivre et de proposer ce projet ailleurs.
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