Des « pièces de Violle » du XVIIe siècle redécouvertes

Première intégrale du Sieur Demachy par Flore Seube

→Avec l’intégrale des « Pièces de violle » du Sieur Demachy, Flore Seube redonne voix à une figure mystérieuse du Grand Siècle, le Sieur Demachy. Fruit de dix ans de recherche et de fréquentation intime de ce répertoire, ce disque révèle une musique de viole savante, dansante et raffinée, entre fidélité au texte, goût français et art de la polyphonie.

Première intégrale du Sieur Demachy par Flore Seube

Du Sieur Demachy, on ne sait presque rien : ni son prénom, ni ses dates exactes. Reste pourtant un recueil essentiel, constitué de huit suites de danses pour viole seule, précédé d’un « Avertissement » devenu précieux pour comprendre l’art des violistes français du Grand Siècle. Avec les Pièces de violle du Sieur Demachy, parues chez Les Belles Écouteuses cette année, Flore Seube signe l’aboutissement de dix années de recherche et de fréquentation intime d’une œuvre rare, abordée dès ses études au CNSMD de Lyon. Formée auprès de Marianne Muller puis de Paolo Pandolfo, la violiste y défend une lecture au plus près du texte, attentive aux agréments, aux doigtés, aux tenues, aux graves profonds et à l’écriture polyphonique héritée des luthistes. Elle revient ici sur Demachy, la liberté des préludes non mesurés, la danse française et la redécouverte d’un compositeur qui, sans doute, mériterait d’être mieux connu.

Cet enregistrement constitue la première intégrale des pièces pour viole du Sieur Demachy. Qu’est-ce qui vous a donné envie de consacrer un disque entier à ce compositeur aujourd’hui presque oublié ?

Flore Seube : Ma passion pour le répertoire français du XVIIe siècle a donné lieu à un travail de recherche personnel sur ce compositeur et sa musique. Demachy est un compositeur très important pour son œuvre ainsi que pour l’« Avertissement » qui ouvre ses pièces et constitue une sorte de petit traité à l’attention des violistes souhaitant exécuter sa musique. On sait très peu de choses de lui : son prénom demeure même inconnu. On sait seulement qu’il est originaire d’Abbeville, qu’il s’installe à Paris et qu’il a pour maître le célèbre violiste Nicolas Hotman. Hormis l’opéra, nous savons que la danse était une grande affaire musicale du Baroque. Demachy nous révèle la maîtrise de son art grâce aux 8 Suites de danses qui constituent l’intégralité de son œuvre. Il affirme ainsi son style à travers une des formes musicales les plus en vogue dans la France de cette époque. Il est le premier à faire graver et imprimer de la musique pour viole en France. Malgré cela, il est à mon goût trop peu connu, et c’est ce qui m’a poussé à entreprendre l’enregistrement de cette intégrale.

Vous évoquez près de dix années de fréquentation de ce répertoire. Concrètement, qu’est-ce que ce temps long a changé dans votre compréhension de cette musique : votre rapport au texte, au style, au geste instrumental ? Y a-t-il eu des moments de bascule, des découvertes ou même des remises en question décisives ?

F. S. : J’ai en effet passé 10 années à travailler régulièrement l’œuvre de Demachy, m’en éloignant parfois pour mieux y revenir, en la mettant en regard avec d’autres répertoires de la même époque (entre autres le répertoire pour luth). Il faut du temps pour comprendre son langage (il utilise 2 systèmes de notation: les notes et la tablature), très différent de celui de ses contemporains Jean de Sainte-Colombe et Marin Marais. Ses influences et son goût pour la polyphonie le caractérisent ; en découle alors une écriture singulière pour la viole à la fois extrêmement exigeante et aboutie, d’une finesse ornementale rare. Demachy nous donne beaucoup d’informations relatives à la bonne exécution des ornements, la façon de poser les doigts, sans parler des deux ports de main gauche. Il demande parfois des coups d’archet et des liaisons qui ne ressemblent en rien à ce qui est d’usage à la viole, mais qui, correctement réalisés, prennent sens et rendent le langage naturel et limpide. Cela m’a pris du temps pour décrypter, analyser et assimiler tous ces éléments et restituer sa musique le plus fidèlement possible !

En enregistrant aujourd’hui un corpus aussi rare, vous contribuez aussi à en construire la réception. Aviez-vous le sentiment d’« ouvrir un champ » interprétatif, avec la responsabilité (et la liberté) que cela implique ?

F. S. : Je suis honorée et consciente que cet enregistrement ouvre des portes car certaines pièces n’avaient pas été enregistrées à ce jour. La précision de l’écriture de Demachy offre un cadre précieux dans lequel chacun·e peut s’exprimer. Les préludes non-mesurés offrent une grande liberté interprétative, en adaptant à son goût les notions de tempo, phrasé, articulation, caractère… tout en respectant la logique induite par l’harmonie. Cette liberté se retrouve également dans les danses, où la diversité de réalisation des ornements permet d’obtenir des versions à la fois fidèles au texte et personnelles. Après des années de travail, cette intégrale m’est apparue comme une évidence, afin de faire connaître l’entièreté de son œuvre au plus grand nombre et de proposer mon interprétation en espérant que cela inspire d’autres violistes à la pratique de ses pièces !

Flore Seube lors de l’enregistrement de l’intégrale. © Les Belles Écouteuses

Pour entrer dans cet enregistrement, quelle pièce recommanderiez-vous en premier à l’écoute ? Pour quelles raisons ? Quel est, enfin, votre pièce favorite ?

F. S. : Afin d’entrer dans cette musique, je recommande un prélude non-mesuré, celui en Ré mineur de la 5e suite, pour la liberté de l’interprétation et de l’écriture, l’exploitation de toute la tessiture de la viole (et particulièrement les graves), l’engagement total du musicien et la plénitude du jeu ainsi que la Gavotte en Rondeau et la Chaconne de la 4e suite en Sol Majeur pour la lumière et la danse.