Un manuscrit médiéval de 1470 peut être source de richesse et renouveler notre écoute même aujourd’hui : Anna Danilevskaia tire les leçons de sept années de travail musicologique et musical autour du Chansonnier de Louvain. Et fait quelques constats étonnants.
2018 : l’approfondissement du style et des émotions
Une caractéristique des chansons du manuscrit de Louvain est ce qui nous paraît à nous, auditeurs contemporains, une certaine mélancolie. Certes, elle est bien là. Cependant, elle n’a rien d’austère, c’est une mélancolie qui s’enrichit au fil des strophes, qui gagne en nuances durant le déroulé de la pièce. Il y a aussi un risque à confondre mélancolie avec sensualité : certains textes sont très intimes et voluptueux, mais parce que cette musique est lente et suspendue, nous avons tendance à y projeter une tristesse qu’elle ne contient pas forcément. Il y a des nuances dans cette mélancolie médiévale omniprésente : parfois plus douloureuse, parfois plus contemplative. C’était pour nous un défi fascinant : comment rendre ces nuances perceptibles ? Il fallait affiner notre interprétation pour que chaque pièce exprime pleinement son caractère unique.
Inscrire ce répertoire médiéval dans un format de concert contemporain
Aujourd’hui, notre écoute et notre attention s’organisent autour d’un élément essentiel : le contraste. Les formats des morceaux auxquels nous sommes habitués, qu’ils soient longs ou court, sont organisés autour de cet élément, qui est devenu presque essentiel à nos oreilles. Inconsciemment, nous avons soif de nuances et de gestes contrastants. La musique du chansonnier de Louvain s’organise différemment : bien que l’élément de surprise existe et est possible, il s’inscrit dans un autre contexte, où les formes musicales ont un tout autre déroulé. Les choses sont dites et redites, et ces répétitions structurent la pièce et font partie de son identité. Cela permet aux nuances et aux détails de prendre une place essentielle dans l’esthétique, ils deviennent fondamentaux.
L’écoute du Chansonnier peut être pour beaucoup d’auditeurs un refuge dans notre monde si rapide et bruyant.

Apprivoiser un autre rythme
Lors de la construction des différents programmes, il a donc fallu compter sur un moment au début du concert durant lequel le public peut entrer dans ce flux inhabituel, s’habituer à ces formats qui sont autres, recalibrer son écoute de manière intuitive, s’immerger dans ce nouveau rythme. Une fois ce cap passé, le public est prêt à recevoir cette musique avec une autre sensibilité, et je pense que cette écoute peut être pour beaucoup d’auditeurs un refuge, dans notre monde si rapide et bruyant. C’est intéressant à observer, car dans notre autre répertoire fétiche, le trecento italien, ce n’est pas du tout le cas, c’est plutôt même le contraire ! Mais je pense que cultiver ces différents types d’écoute est une richesse. C’est une grande chance pour Sollazzo de pouvoir nous immerger ainsi dans ces mondes musicaux tellement différents aujourd’hui !
Le soutien décisif de la Fondation Alamire
Un projet aussi long et ambitieux nécessitait des ressources financières considérables. Tout a été intégralement financé par la Fondation Alamire, qui a coordonné la recherche tant musicologique comme artistique. L’équipe de la Fondation a eu une idée particulièrement belle et intelligente : trouver des mécènes pour parrainer chaque pièce. Certains mécènes ont été profondément émus par cette musique et ont souhaité s’impliquer en finançant la recherche sur une œuvre en particulier, devenant les parrains d’une œuvre. Ce soutien a été essentiel pour que ce projet puisse voir le jour et que cette musique oubliée puisse être redécouverte, non seulement dans les archives, mais sur scène, devant un public vivant.

La rencontre entre le label discographique Passacaille, Ambronay Edition et la Fondation Alamire
En 2017, nous faisions partie du programme EEEMERGING, qui accompagnait les jeunes ensembles dans leur développement. Nous avions de ce fait une exclusivité discographique avec Ambronay Edition, ce qui a posé la question de l’édition des enregistrements du Chansonnier de Louvain, dont l’édition était prévue par le label belge Passacaille. Au lieu de travailler séparément, ces trois acteurs ont décidé de mettre en commun leurs ressources et de collaborer sur cette production. Cela a donné naissance à une sortie sous deux labels différents, un choix que j’ai trouvé très intelligent, car il permettait de donner plus de visibilité au projet.
Sept ans d’évolution : Sollazzo, un ensemble en mutation
C’est aussi grâce à ce chansonnier de Louvain que Sollazzo a vécu une sorte d’ouverture vers le monde, passant d’un ensemble fixe et formé de musiciens issus de la même souche, à une formation beaucoup plus diverse : ce projet a été l’opportunité de travailler avec des artistes d’horizons différents, avec des sensibilités différentes. Ainsi, quand je prends du recul, je vois que peu à peu l’équipe s’est grandement diversifiée.
Les sept années dédiées au Chansonnier ont été capitales dans ma trajectoire : elles ont contribué à ma manière d’être artiste aujourd’hui et de cristalliser mes intentions musicales
Une pluralité d’interprétation
Il est assez fascinant de voir que certains concepts, pourtant fondamentaux, sont compris et rendus de manière complètement différente selon les lieux où les musiciens se sont formés. Et pourtant, ces concepts reposent sur des lectures de sources tout aussi profondes et soignées les unes que les autres. Par exemple, une chose qui parait simple, les cadences (c’est-à-dire les formules de fin de phrases), prennent une forme ou une autre selon les musiciens : certains dirigent et enflent l’avant-dernière note vers la finale, lui donnent une tension qui se relâche dans l’accord final, d’autres font exactement le contraire. Et pourtant, leurs sources sont les mêmes ! Il s’agit de lectures différentes et d’une légitimité équivalente. Je suis certaine qu’à l’époque, les choses n’étaient pas très différentes… J’aime voir ces approches différentes au sein de l’ensemble. Pour moi, c’est cela la richesse !
Un projet qui a marqué ma vie
Les sept années dédiées au Chansonnier ont été capitales dans ma trajectoire : je considère qu’elles ont grandement contribué à ma manière d’être artiste aujourd’hui et de cristalliser mes intentions musicales. C’est un projet qui paraissait bien trop monumental pour être possible au premier abord, et qui a pris forme peu à peu, pièce après pièce, mesure par mesure. C’était un long tête-à-tête avec le matériel musical lui-même, me permettant de l’absorber et de l’intégrer, de le questionner encore et encore. Il ne s’agit pas d’une prétention à une quelconque maîtrise absolue, mais simplement de la place que ce projet a pris dans ma vie : c’était mon apprentissage, ma formation artistique dans le monde réel. J’en suis sortie enrichie évidemment, mais surtout par de nouveaux questionnements !

Actualités de l’ensemble
- 15 mai — Programme à venir, Florence (Italie)
- 17 mai — La dolce vista, Festival du Printemps de Prague, Couvent Sainte-Agnès, Prague (République tchèque)
- 5 juin — Le corps s’en va, le cœur demeure…, Brno (République tchèque)
- 6 juin — Le corps s’en va, le cœur demeure…, Bratislava (Slovaquie)
- 8 juin — Feast of the Swan, Tage Alter Musik, Regensburg (Allemagne)
- 29 juin — La dolce vista, Église Saint-Macharius, Gand (Belgique)
- 10 juillet — Cantano gli angeli, York (Royaume-Uni)


Vous devez être connecté pour commenter.
Se connecter