Installée à La Turbine, ancien moulin bourguignon devenu lieu de résidence et de création, Alice Julien-Laferrière mène une vie musicale hors des sentiers battus. À travers son ensemble Artifices, elle explore les liens entre musique baroque, nature, sciences et théâtre, tout en défendant un modèle entrepreneurial, ancré dans son territoire et dans la réalité de la condition artistique actuelle. Rencontre avec une violoniste tout-terrain, pour qui la liberté passe autant par l’imprévu que par la rigueur.
En 2002, vous terminez un mémoire sur l’imitation dans le langage violonistique. La même année, vous fondez l’ensemble Artifices, prolongeant ces réflexions. Pourquoi ce nom ?
Alice Julien-Laferrière : En recensant les imitations dans les premières sonates pour violon, j’ai réalisé à quel point l’évocation de la nature y était centrale. À cette époque, l’artifice prend une valeur nouvelle : l’artiste baroque cherche à égaler, voire surpasser, la nature. C’est le temps du trompe-l’œil, des jardins à la française… une volonté de maîtrise. J’ai choisi le nom “Artifices” parce qu’il reflète cette pensée baroque, mais aussi parce qu’il entre en résonance avec notre époque : plus on parle de nature, plus on s’en éloigne…
Avec La Turbine, lieu tourné vers la nature, s’agit-il aussi de proposer une autre manière de penser le “naturel” ?
A. J.-L. : Oui, tout à fait ! On organise beaucoup de concerts en extérieur, des balades musicales… C’est une autre manière d’écouter, hors des salles habituelles. Cela crée un nouveau contexte, plus mobile, pour la musique. Je peux vous dire que ça a été un vrai apprentissage (rires). Dans la formation classique, on vise la perfection, et cela peut devenir inhibant. Jouer dehors m’a obligée à lâcher prise : l’acoustique, la météo… tout échappe au contrôle. Ces imprévus m’ont libérée d’un perfectionnisme très ancré. J’ai dû apprendre à faire une place à l’impromptu. Et c’est aussi comme ça qu’Artifices s’est développé, dans une relation au public plus directe, vivante et toujours en mouvement.

Votre ensemble mêle musique, théâtre, cirque, mais aussi écologie, astrologie, ornithologie ou campanologie… Qu’avez-vous voulu créer au départ ?
A. J.-L. : Oui, c’est vrai que ça fait pas mal de termes scientifiques (rires) ! Ce sont les grandes thématiques de l’ensemble. La campanologie, par exemple, vient d’un projet autour des cloches mêlant spectacles et conférences. J’ai adoré ce travail, qui donne un vrai relief à la musique ; on est même allés jusqu’à créer un répertoire avec un Joël Grare, percussionniste de cloches ! Pour l’ornithologie ou l’astrologie, on collabore de la même manière avec des spécialistes, notamment avec la Ligue pour la Protection des oiseaux (LPO), en croisant musique et savoir scientifique. Ces ponts entre disciplines ouvrent les sens et attirent des publics différents. Lors de nos balades ornithologiques par exemple, on touche des passionnés de nature qui ne connaissent pas ou peu la musique baroque, ils découvrent un répertoire, des imitations d’oiseaux… C’est une manière d’aborder un même sujet sous plusieurs angles, et c’est très enrichissant !
Avec treize ans de recul, comment définiriez-vous votre ensemble ?
A. J.-L. : Pour être honnête, beaucoup de directions ont été prises depuis 2012, au fil des rencontres et des propositions. J’ai, par exemple, beaucoup travaillé pour le jeune public parce qu’on m’a sollicitée dans ce sens à un moment donné. Néanmoins, je crois que la ligne principale répond tout de même à un désir profond : celui de m’ancrer quelque part, sur un territoire. J’ai toujours voulu vivre à la campagne, et j’ai tout fait pour concrétiser ce souhait, avec la chance de croiser les bonnes personnes !
Et le bon lieu !
A. J.-L. : Oui ! Je me rends compte aussi que j’ai continué à tirer le fil de ce mémoire dont vous parliez. J’ai voulu approfondir cette question du mimétisme, de l’artifice en musique. L’un des premiers projets de l’ensemble tournait autour du cor de postillon. On a eu un partenariat d’une dizaine d’années avec le musée de La Poste à Paris, sous des formes très variées, dont un disque. Et je continue à travailler sur ce sujet aujourd’hui. Il y a donc une forme de constante, qui nous nourrit et évolue avec le temps.
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