Depuis plus de quarante ans, Marcel Pérès occupe une place à part dans le monde de la musique ancienne. Il a fondé l’ensemble Organum en 1982, ainsi que le CIRMA (Centre Itinérant de Recherche sur les Musiques Anciennes), installé depuis 2000 à l’ancienne abbaye de Moissac, dans le Sud-Ouest de la France. Chercheur, pédagogue et infatigable explorateur des traditions vocales de la Méditerranée, il a profondément renouvelé la perception du chant médiéval et des répertoires sacrés anciens. Là où d’autres se sont attachés à reconstituer les œuvres à partir des manuscrits, lui a cherché à retrouver les gestes, les timbres et les pratiques qui leur donnaient vie. Des églises de Corse aux monastères d’Orient, ses enquêtes ont ouvert de nouvelles perspectives sur les origines de la musique européenne. Admiré pour son audace autant que pour son exigence intellectuelle, Marcel Pérès demeure aujourd’hui l’une des figures les plus singulières et influentes du mouvement de la musique ancienne. Il s’est longuement confié à Total Baroque Magazine.
Vous êtes né à Oran, dans une famille d’origine espagnole, avant de grandir à Nice. Comment cette double appartenance a éveillé en vous une sensibilité aux va-et-vient entre les cultures, à la multiplicité des mémoires, et aux politiques qui parfois déchirent nos mondes ?
Marcel Pérès : Effectivement, je suis né en Algérie et je porte un nom espagnol. Mon père est originaire du sud de l’Espagne, près d’Alicante. Mais j’ai aussi, du côté de ma mère, des ancêtres tchèques, autrichiens et alsaciens. Je dois dire que dès le départ, je me considère comme un migrant. Parce qu’en fait, après les massacres d’Oran en juillet 1961, en arrivant en France – pour nous, Français d’Afrique du Nord – c’était un peu un pays étranger. J’ai dû apprendre à découvrir ce pays, ses codes de communication, sa manière de vivre. Et très tôt aussi, j’ai découvert le monde anglican. Dès l’âge de quatorze ans, je suis entré à l’église anglicane de Nice comme organiste. Cela m’a mené en Angleterre, à la Royal School of Church Music, où je suis resté quatre ans. Ce monde était alors pratiquement inconnu des Français, surtout à l’époque. Là-bas, j’ai appris énormément de choses. Puis de l’Angleterre, je suis parti étudier au Canada, où je suis resté trois ans. Et je suis revenu en France pour faire mon service militaire, mais j’ai réussi à me faire réformer. Imaginez : j’ai passé une année sur un orgue historique – celui sur lequel Michel Chapuis (1930-2017) avait appris à jouer, à Dôle. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me poser la question : comment les orgues sont-ils arrivés dans les églises ? Quand et comment ? Cette recherche m’a absorbé. Elle m’a conduit au Moyen Âge, grâce aux traités d’orgue de cette époque.
Avec un ami, Michel Cabourdin, facteur d’orgue qui avait restauré l’orgue de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, nous avons travaillé sur ces sujets. Apprendre ce qu’était la fin du Xe siècle m’a obligé à me demander quoi jouer sur ces orgues, car il n’y a pas de partitions pour orgue avant la fin du XVe siècle. Cela m’a conduit à m’intéresser aux codex, et je me suis rendu compte qu’il existait des continents entiers de musiques inexploitées. En 1982, j’ai découvert leurs sonorités. J’ai décidé d’explorer ces terres inconnues, de faire revivre cette musique. En gros, le parcours a été assez rapide : j’ai rencontré mes producteurs et amis, Eva et Bernard Coutaz, fondateurs d’Harmonia Mundi, et cela nous a permis de lancer une politique de publication de disques – une trentaine environ, à raison de 2 à 3 par an. Grâce à cela, nous avons fait connaître au public des répertoires et des artistes que l’on ne connaissait pas à l’époque, comme des musiciens migrants. Et nous avons réussi, par cette politique discographique, à tisser un imaginaire collectif.
L’enseignement de Bernard Lagacé
Vous avez suivi l’enseignement de Bernard Lagacé qui était un organiste important pour la redécouverte des musiques anciennes et qui nous a quittés en février 2025. Pouvez-vous nous en parler ?
M. P. : En fait, je l’ai découvert en Angleterre, à la Royal School of Church Music. J’avais rencontré un étudiant canadien, Christopher Jackson (disparu en 2015), qui a cofondé le Studio de musique ancienne de Montréal. C’était au début des années 70. Quand je l’ai entendu jouer de l’orgue, j’ai été stupéfait : je n’avais jamais vu ni entendu quelqu’un jouer ainsi. Il y avait une souplesse dans le doigté, le phrasé, une manière de respirer qui m’a fasciné. Moi, je venais de Nice, où j’avais étudié avec René Saorgin et Pierre Cochereau – c’était une toute autre école. J’avais 18 ou 19 ans. J’ai demandé comment faire, il m’a dit : « Pars étudier à Montréal. » Je suis donc parti à Montréal avec un visa de touriste de trois mois. Je suis resté trois ans, clandestin et sans papiers.

Bernard Lagacé, lui, avait étudié avec André Marchal, organiste de Saint-Eustache à Paris, puis en Allemagne, avec Helmut Walcha. Surtout, il était de la première génération à jouer du clavecin et du clavicorde. Cela a changé beaucoup de choses. Et puis il avait une intuition personnelle, un génie : il a compris l’importance du poignet dans l’articulation. Le mouvement du poignet devenait l’équivalent du coup d’archet pour les instruments à cordes. C’était la base de son enseignement. En plus, il avait fait construire des orgues germaniques par Rudolf von Beckerath, le grand facteur allemand. C’est à Montréal que j’ai découvert ces instruments, et aussi la vraie cuisine grecque dans les petits restaurants de l’université. Au bout d’un an, Bernard m’a pris comme assistant dans son église parce que cela l’ennuyait de faire les messes du dimanche. Moi, cela m’arrangeait : je jouais une dizaine de messes par week-end, et le dimanche soir je connaissais le sermon par cœur – cela m’a fait une petite formation théologique au passage. Avec lui, j’ai retravaillé Bach. Puis j’ai commencé à remonter dans le temps. Quand on arrive à la barrière du XVIe siècle, il n’y a plus grand-chose. Au niveau des partitions, il y en a, mais à l’époque on ne trouvait pas de maîtres pour les enseigner. Ceux qui jouaient cette musique m’ennuyaient, jouer très en place ne suffit pas. J’ai compris qu’il fallait aller plus loin, que je n’aurais pas de maître. Il ne me restait plus que le choix de devenir moi-même un maître !
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