250 ans des États-Unis : les hommages de la musique ancienne

→1776-2026 : alors que les États-Unis célèbrent les 250 ans de leur indépendance dans un climat politique particulièrement tendu, des dizaines d’ensembles de musique ancienne se replongent dans les sons de leur histoire. Du premier oratorio américain aux musiques entendues dans les missions espagnoles de l’actuel Arizona, ils interrogent en musique les origines, les promesses et les contradictions du pays.

250 ans des États-Unis : les hommages de la musique ancienne
« Declaration of Independence », 1817-1819, John Trumbull : icône fondatrice de l’imaginaire américain, cette toile montre la présentation du projet d'Indépendance au Congrès en juin 1776. Au centre, le « comité des cinq » remet le texte à John Hancock. C’est autour de cet héritage politique que s’articulent les projets musicaux du 250e anniversaire, du premier oratorio américain aux chants communautaires et répertoires liés à la naissance de la jeune république. © United States Capitol Rotunda

À l’occasion des 250 ans de la Déclaration d’Indépendance, la musique ancienne américaine se tourne vers son propre passé. De Philadelphie à Bloomington, des bals de Lafayette aux premières missions espagnoles d’Arizona, festivals et ensembles redonnent vie à un répertoire souvent oublié, entre oratorio fondateur, danses révolutionnaires et chants communautaires. Une manière de relire l’histoire des États-Unis par ses sons, ses instruments et ses circulations culturelles, au moment même où les idéaux démocratiques proclamés en 1776 semblent de nouveau mis à l’épreuve.

Philadelphie, bande-son de l’Indépendance

Que Tempesta di Mare fasse quelque chose pour célébrer le 250e anniversaire de la fondation des États-Unis d’Amérique allait presque de soi. Après tout, cet orchestre baroque de renommée internationale est basé à Philadelphie, là même où fut signée la Déclaration d’indépendance.

Dans cette perspective, l’ensemble présente « Soundtrack of Independence » (Bande-son de l’Indépendance), un festival de mai composé de neuf concerts et d’actions de médiation répartis sur quatorze jours. L’événement est soutenu en partie par le Philadelphia Funder Collaborative for the Semiquincentennial, créé précisément pour financer ce type d’initiatives. « Ce que nous cherchons à commémorer ici, ce sont les principes sur lesquels le pays a été fondé », explique Gwyn Roberts, cofondatrice et codirectrice de Tempesta. « Nous pensons qu’ils méritent vraiment d’être célébrés. Et 250 ans, c’est à la fois impressionnant et important, donc nous voulions faire quelque chose à Philadelphie en collaboration avec d’autres ensembles. »

« Soundtrack » compte parmi les projets les plus ambitieux et les plus visibles des dizaines d’initiatives de musique ancienne organisées de New York à Frisco, au Texas, en passant par Berkeley, en Californie, pour marquer ce deux-cent-cinquantenaire.

Visuel du projet « Soundtrack of Independence » avec une constellation de symboles fondateurs : la Liberty Bell, le bugle militaire, la contredanse héritée des pratiques sociales franco-américaines popularisées notamment par Lafayette, le temple de Minerve comme allégorie de l’idéal républicain, des militaires en uniforme caractéristique et la figure de Francis Johnson, premier compositeur afro-américain au succès international © Tempesta di Mare

Célébrer 1776 : une évidence ?

Une telle célébration semble naturellement convenir à des structures dont l’identité repose sur un dialogue avec le passé. Pourtant, nombre d’entre elles ont choisi de ne pas y prendre part, préférant rester dans des répertoires plus attendus comme Dowland ou Haendel.

Suzanne Ryan-Melamed, présidente-directrice générale du Bloomington Early Music Festival, dans l’Indiana, avance une hypothèse : puisque 1750, année de la mort de Bach, est généralement considérée comme la fin de l’époque baroque, la chronologie semble parfois décalée. « Pour certains ensembles, c’est déjà trop tard », dit-elle.

Dans le même temps, souligne Gwyn Roberts, une grande partie de la musique de cette période relève de la danse ou de la musique militaire, des répertoires qui sortent du champ habituel de certains ensembles spécialisés. Mais ce sont précisément ces pistes moins conventionnelles qui l’enthousiasment : « Mettre l’accent sur ce qui se passait réellement dans la seconde moitié du XVIIIe siècle à Philadelphie nous donne accès à un répertoire qui reçoit très peu d’attention », explique-t-elle.

Le premier oratorio américain

Le point culminant de « Soundtrack » est la représentation, le 14 mai, de America Independent, or The Temple of Minerva (L’Amérique Indépendante ou le Temple de Minerve), considéré comme le premier oratorio américain. Après sa création en mars 1781, la deuxième exécution connue de l’œuvre, neuf mois plus tard – décrite par erreur comme une première dans au moins un journal de l’époque – réunit un groupe extraordinaire de dignitaires, parmi lesquels le ministre de France ainsi que George et Martha Washington.

Le livret est signé par le claveciniste et compositeur Francis Hopkinson, qui était aussi avocat, auteur et l’un des signataires de la Déclaration d’Indépendance. Il adapte ses textes sur des musiques préexistantes de quatre compositeurs : Haendel, Thomas Arne, Henry Carey et Niccolò Jommelli. « C’est vraiment amusant », dit Gwyn Roberts. « Il y a une très belle musique, et le livret, comme souvent dans ce genre de choses, est assez hilarant. »

La République américaine survivra-t-elle ?

Dans l’oratorio, les personnages du Génie de la France et du Génie de l’Amérique, en quelque sorte des ministres représentant les deux pays, consultent Minerve, déesse de la sagesse, ainsi que son grand prêtre, sur les chances de survie de la jeune république… « Nous avons dû demander une subvention pour ce programme il y a quelques années », explique Gwyn Roberts, « donc nous ne savions pas encore à quel point cette question allait devenir pertinente. Mais finalement, cela s’avère une inquiétude tout à fait fondée ! »

L’œuvre fut interprétée par les Colonial Singers and Players lors du bicentenaire des États-Unis avec un effectif de musique de chambre, comme c’était le cas au XVIIIe siècle, mais cette reprise sera la première version avec orchestre. Gwyn Roberts reconnaît elle-même dans les notes de programme qu’il ne s’agit « pas exactement d’une reconstitution de l’original, mais plutôt d’un élargissement festif ».

Les autres rendez-vous de Soundtrack

Parmi les autres événements de « Soundtrack of Independence » figurent des récitals de clavecin les 9 et 12 mai avec John Walthausen, qui interprète des pièces issues de la collection musicale privée de Francis Hopkinson, ainsi que « Strike Up the Band! » (Que la fanfare retentisse !), un programme donné le 10 mai consacré à la musique militaire de l’époque révolutionnaire par l’ensemble Music of the Regiment, spécialiste de ce répertoire.

« Nous avons vraiment de tout : différents types de programmes, différents ensembles, chacun apportant ses propres idées, et beaucoup de lieux divers et variés à travers Philadelphie », explique Gwyn Roberts.

Portrait de Francis Johnson, XIXe siècle (anonyme, collection privée) : compositeur, chef d’orchestre et virtuose du bugle à clefs, Francis Johnson s’impose dès les années 1820 comme l’un des premiers musiciens afro-américains à connaître une diffusion nationale et internationale. À la tête de son ensemble de Philadelphie, il fait danser bals et cérémonies (notamment ceux donnés en l’honneur de Lafayette) et incarne une autre histoire musicale des États-Unis à laquelle il est, aujourd’hui, rendu hommage.

Une lecture du Midwest

Le Bloomington Early Music Festival, qui existe depuis 32 ans, choisit chaque année un thème différent pour son édition annuelle. Pour 2026, l’un des membres du conseil d’administration a proposé de travailler autour du 250e anniversaire. « Nous avons immédiatement saisi l’idée », raconte Suzanne Ryan-Melamed. « C’est exactement le genre de chose que nous savons très bien faire ! »

Le festival a lancé un appel à projets auprès des ensembles de musique ancienne de Bloomington et d’ailleurs, en recherchant tout particulièrement des programmes qui s’intéressent à ce qui se passait en dehors des treize colonies originelles.

« Je suis extrêmement fière d’être Américaine, dit Suzanne Ryan-Melamed. Je suis extrêmement fière que cette culture, lorsqu’elle réunit les bonnes conditions, permette aux gens de grandir, d’évoluer et de devenir ce que beaucoup d’autres cultures ne permettent pas. Et nous vivons aujourd’hui un moment où nous devons nous accrocher à ces idéaux et les défendre. »

Le Franklin Quartet rend hommage à son illustre patron

L’un des temps forts du festival de Bloomington, le 26 mai, s’intitule « Early Music & Early America« . Il met à l’honneur le Franklin Quartet, basé à Philadelphie, dans un programme de musique de chambre intime qui aurait pu accompagner le retour au pays, en 1785, de son illustre modèle : Benjamin Franklin.

Au programme figurent des œuvres de compositeurs tels que Luigi Boccherini, François-Joseph Gossec et Ignaz Pleyel, que Franklin a connus durant son séjour à Paris. Ce programme sera également repris le 7 mai dans le cadre de « Soundtrack of America ».

Parmi les autres propositions du festival de Bloomington figure un concert, le 27 mai, avec Tonos, consacré à un corpus musical provenant d’une mission jésuite espagnole située dans ce qui deviendra plus tard l’Arizona, ainsi que A Songbook from Across the Sea: The Sounds of French Louisiana (Un recueil de chansons venues d’outre-mer : les sonorités de la Louisiane française), programme donné le même jour par Alchymy Viols autour d’un recueil de chansons offert par la France à un couvent de La Nouvelle-Orléans en 1736.

Au total, cinq concerts en direct auront lieu du 26 au 30 mai, ainsi que trois performances virtuelles, que le public pourra écouter en ligne ou voir lors de projections publiques gratuites dans l’auditorium de 144 places de la bibliothèque publique du comté de Monroe, au centre-ville de Bloomington.

Lafayette célébré par la danse

Au début de cette décennie, Julia Bengtsson a été invitée par les American Friends of Lafayette à rejoindre un comité chargé d’organiser la commémoration du bicentenaire de la tournée d’adieu de treize mois effectuée par le général français de la guerre d’indépendance américaine, le marquis de La Fayette, aux États-Unis en 1824-1825.

La codirectrice de la New York Baroque Dance Company s’est tournée vers Alan Jones, spécialiste installé à Paris d’un domaine encore peu étudié : l’histoire de la danse américaine du XVIIIe siècle. Ensemble, ils ont conçu un programme de danses reconstituées, probablement exécutées lors des nombreux bals organisés en l’honneur de Lafayette.

La New York Baroque Dance Company a présenté ce programme pour la première fois en décembre 2024 à l’occasion du bicentenaire Lafayette, et le reprendra dans cinq villes des États-Unis dans le cadre du deux-cent-cinquantenaire, notamment le 12 juin lors du Berkeley Festival and Exhibition de la San Francisco Early Music Society.

Washington and Lafayette at Mount Vernon, 1784 (The Home of Washington after the War), 1859, par Thomas Pritchard Rossiter et Louis Rémy Mignot : cette scène imagine la rencontre entre Washington et Lafayette au lendemain de la guerre d’Indépendance. Peinte bien après les faits, elle construit une mémoire idéalisée de l’alliance franco-américaine ; un imaginaire politique et culturel auquel les reconstitutions musicales contemporaines font aujourd’hui écho. © Metropolitan Museum of Art

Un compositeur noir pionnier

Au centre du programme figurent cinq cotillons bien documentés composés par Francis Johnson, premier compositeur afro-américain dont la musique fut largement publiée, pour un bal organisé à Philadelphie en hommage à Lafayette. « C’est une histoire extraordinaire, explique Julia Bengtsson. Celle d’un compositeur afro-américain au seuil d’une percée majeure, qui a conquis le monde en partie grâce à la tournée de Lafayette, tant de musiques écrites à cette occasion étant signées Johnson. »

Francis Johnson, qui jouait également du bugle à clefs et du violon, partit en tournée en Angleterre avec sa fanfare de cuivres de Philadelphie en 1838 et joua pour la reine Victoria, qui lui offrit en cadeau un bugle (clairon) en argent.

Au total, il composa quelque deux cents œuvres, dont beaucoup de cotillons et de quadrilles, ces danses de salon alors en plein essor. Les prestations de son ensemble le voyaient lui-même au bugle. « On peut très bien imaginer cela comme un véritable orchestre de danse mondaine, explique Bengtsson. Cela sonne de façon extrêmement différente d’un menuet joué cinquante ans plus tôt. »

Reconstituer la danse du XVIIIe siècle

Les partitions des New Cotillions de Johnson pour le bal Lafayette sont accompagnées de descriptions des pas de danse, afin que les acheteurs puissent les essayer chez eux. Restait à Julia Bengtsson et à ses collègues à en déchiffrer le vocabulaire. « Cette chorégraphie était écrite en sténographie, donc il nous a fallu du temps pour comprendre réellement ce que signifiait cette forme abrégée », explique-t-elle.

Au total, le programme comprend treize danses, dont un hornpipe, une danse au châle et une danse espagnole, presque toutes sur des musiques de Francis Johnson. Elles ont été reconstituées par Alan Jones au Centre National de la Danse à Paris grâce à une subvention du ministère français de la Culture.

Les représentations varient légèrement selon les villes : certaines prennent la forme de véritables spectacles chorégraphiques, d’autres sont présentées comme des bals. Le programme de Berkeley réunira quatre danseurs et cinq musiciens de Music of the Regiment jouant de la clarinette, du violoncelle, du violon, du pianoforte et du serpent, instrument à vent en bois, sinueux, percé de six trous et muni d’une embouchure proche de celle du trombone.

Le reste du festival, qui se déroule du 28 mai au 7 juin, propose un programme plus classique, avec notamment une version semi-scénique de Didon et Énée de Purcell, le 3 juin.

  • 7-10 mai – « Revolution! Early American Music from the Signing of the Declaration of Independence to the Civil War« , Newberry Consort, Chicago et Milwaukee
    Un panorama de la musique américaine des origines à la guerre de Sécession, avec piano carré, bugle à clefs, violon populaire et percussions, des hymnes moraves aux musiques autochtones et militaires. Au programme : William Billings, Francis Johnson, Sarah Lancaster, ainsi qu’une création de Jonathan Woody.
  • 29 mai – « Close Encounters of the Colonial Kind« , Austin Baroque Orchestra, Frisco, Texas
    Six musiciens d’Austin Baroque explorent les cinquante années suivant la Déclaration d’indépendance et les héritages musicaux des quatre puissances coloniales en Amérique du Nord : Angleterre, Espagne, France et Pays-Bas, avec des œuvres de Willem Fesch, Ignacio Jerusalem, Mary Pownall et Manuel de Sumaya.
  • 29 mai – « The Early American Singing Tradition« , Charlotte Bach Festival, Matthews, Caroline du Nord
    Pas un concert, mais un programme gratuit de chant collectif reliant les premiers hymnes américains à la tradition chorale de Bach, pour explorer leur influence sur le culte, la culture et l’identité communautaire.