Filmée à l’Opéra de Lausanne en 2017, cette mise en scène de L’Orfeo de Monteverdi par Robert Carsen propose une lecture épurée et sensible du premier grand chef-d’œuvre de l’histoire de l’opéra. Une réalisation soignée qui met en lumière la force du mythe autant que celle de la musique.
La touche Carsen
En 2017, Robert Carsen revient à l’Opéra de Lausanne pour un Orfeo où se retrouve la manière qui fait son succès : lisibilité, esthétisme sans aspérités, belles lumières rasantes, code chromatique confortable. Et vogue la favola de Monteverdi vers un camaïeu alla Pizzi pour les tableaux pastoraux, Musica en robe rouge comme le théâtre, le héros tout en blanc dans des Enfers tout noirs. Cette économie visuelle, fondée sur le contraste des teintes et l’agencement des volumes, s’inscrit dans une tradition scénique influencée autant par la peinture baroque que par le minimalisme contemporain.
Un mythe bouleversant
La scénographie abstraite (le fond de scène est nu, les personnages divins montent sur scène depuis le parterre) annexe le tour de la fosse, qu’arpentent Orphée et Speranza. Le mythe d’Orphée n’a pas fini de nous bouleverser. Ce demi-dieu trop fragile, désespéré à l’idée de perdre sa bien-aimée, nous renvoie à nos propres fragilités. Le poète Alessandro Striggio et Claudio Monteverdi l’ont bien compris. Ils en ont tiré une « fable en musique » (favola in musica) à l’expressivité poignante. Créée en 1607 au palais des Gonzague à Mantoue, L’Orfeo marque la naissance du grand opéra occidental. Commandée pour l’Accademia degli Invaghiti, cercle humaniste actif à la cour, l’œuvre relève d’un théâtre de cour expérimental où musique et rhétorique sont indissociables.
Le regard d’Orphée
Ce qu’il y a de plus étonnant dans cette fable, c’est qu’Eurydice meurt deux fois. La première fois, mordue par un serpent. La seconde, à cause d’Orphée, qui se retourne malgré l’interdiction formelle. Ce geste simple concentre depuis des siècles une multitude d’interprétations philosophiques, littéraires et psychanalytiques : il incarne à la fois la transgression, l’impossible maîtrise du désir et le pouvoir du regard comme acte de perte.
La naissance de l’opéra
Le mythe d’Orphée convenait idéalement à l’invention de l’art lyrique : richesse des récitatifs, souplesse des ariosos, virtuosité des airs, inspiration dans l’harmonie et les couleurs de l’orchestre… c’est bien du pouvoir de la musique qu’il s’agit ici, et de son aptitude inégalée à exprimer les passions humaines. Le rôle-titre fut créé par Francesco Rasi, ténor virtuose et poète proche des cercles humanistes, dont la tessiture souple et la présence scénique ont inspiré Monteverdi. Comme l’écrivait Jean-Luc Macia dans Diapason (n°661, avril 2018), cette lecture “évite toute surcharge dramatique, laissant à la musique le soin de conduire l’émotion avec une sobriété remarquable”.
Le Programme
🎼 Claudio Monteverdi (1567-1643) :
L’Orfeo, favola in musica, SV 318
Livret : Alessandro Striggio Direction musicale: Ottavio Dantone, Orchestre de Chambre de Lausanne Direction chorale : Antonio Greco, Chœur de l’Opéra de Lausanne Mise en scène, lumières : Robert Carsen Chorégraphie : Marco Berriel Décors : Radu Boruzescu Costumes: Petra Reinhardt
Distribution :
Fernando Guimarães – Orfeo
Anicio Zorzi Giustiniani – Primo pastore / Un spirito / Apollo
José Maria Lo Monaco – La Musica / Messaggiera
Delphine Galou – Speranza / Proserpina
Nicolas Courjal – Caronte / Plutone / Un pastore
Alessandro Giangrande – Pastore secondo / Un pastore / Un spirito
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