Pour son nouvel album –Prix early music 2025 des International Classic Music Awards (ICMA)–, l’ensemble Scherzi Musicali célèbre Giulio Caccini à travers quelques-unes de ses plus belles pages. Musicien italien à la croisée de la Renaissance et du baroque et fondateur du fameux Concerto Caccini, il a longtemps été relégué aux marges du répertoire. Fasciné par son œuvre, Nicolas Achten avait déjà enregistré son Euridice en 2008. Il poursuit aujourd’hui son travail de réhabilitation avec ce nouvel hommage. Entretien.
Qu’est-ce qui vous attire dans l’univers de Caccini ?
Nicolas Achten : Plusieurs réponses possibles à cette question ! Je l’ai découvert, comme beaucoup de chanteurs, avec son “Amarilli, mia bella”. J’étais tout petit, je devais avoir 11 ans et ce morceau m’a profondément touché. En parcourant alors des dictionnaires d’histoire de la musique, j’ai vu qu’il avait joué un rôle dans la naissance de l’opéra avec son Euridice, œuvre pourtant décriée dans tout ce que je pouvais lire à son sujet, où l’on disait qu’elle avait un intérêt musicologique tout au plus mais que ça ne valait certainement pas l’Orfeo de Monteverdi. J’ai voulu aller voir de plus près ! J’ai trouvé la partition de l’Euridice puis des Nuove musiche, avec notamment sa préface et le charme a opéré. J’aime tous les défis que proposent sa musique, sa vocalité, ses ornementations… J’ai donc plongé dedans il y a une vingtaine d’années et, comme vous le voyez, j’ai du mal à en sortir ! (rires)
Pourquoi ce souhait de rassembler des morceaux des trois Caccini, père et filles ?
N. A. : Ce qui m’intéressait pour cet album c’était de replacer tout ça dans un contexte historique, aussi bien au niveau de la musique qu’au niveau de la manière de jouer des instruments et de chanter. Avec “Fuor dell’humido nido”, premier morceau du disque et le premier air que Caccini aurait chanté en public avec sa voix d’adulte, on part de la fin de la Renaissance avec un effectif instrumental typique puis, au gré des deux disques, on découvre ce qu’il a construit avec ses deux recueils de madrigaux, ce style dont ses filles, par la suite, se sont faites les hérauts. On part de la Renaissance pour entrer de plain-pied dans le baroque. Mon souhait était aussi de peindre un portrait de famille, d’où le titre du disque Il concerto Caccini, qui rend hommage à l’ensemble que Giulio avait fondé avec sa femme, ses filles et son fils. Pour l’enregistrement, chaque chanteur a symbolisé l’un des membres de la famille : deux sopranos pour les deux filles, une mezzo-soprano pour les deux femmes successives, un ténor pour le fils puis un baryton pour Caccini lui-même.
Vous employez pas moins de 30 instruments différents pour la basse continue selon les morceaux. Pourquoi cette variété ?
N. A. : J’ai trouvé intéressant de faire entendre la version “Renaissance” et la version “baroque” d’un maximum d’instruments en respectant une chronologie historique. Le premier disque, par exemple, emploie le chitarrone, la harpe double, la guitare italienne en forme de luth, le luth basse… tandis que dans le deuxième disque on passe au théorbe, à la harpe triple, à des instruments plus tardifs et volumineux, avec plus de son. Mais ça reste très théorique, peut-être que Caccini n’a jamais joué avec les instruments dits “baroques”, et qu’il a conservé ses instruments anciens tout du long…
Giulio Caccini reprochait aux chanteurs de « lacér[er] et gât[er] » ses madrigaux par une ornementation trop instrumentale ou surabondante. On sait qu’il a laissé des écrits précis sur la juste manière de chanter sa musique. Quelles consignes avez-vous demandées aux chanteurs ?
N. A. : A l’époque de Caccini, instrumentistes comme chanteurs ornaient assez librement. C’était ce qui était attendu à partir d’une œuvre manuscrite qui circulait sous une forme embryonnaire, disons, et à partir de laquelle était ajouté ce type d’effets. L’originalité de Caccini a été de donner un maximum d’outils et de conseils à l’interprète pour comprendre comment chanter sa musique, ce qui est extrêmement rare dans l’histoire de la musique ancienne. C’est donc précieux, formateur, inspirant… c’est génial ! On a essayé de suivre au maximum ses préceptes pour le disque. Il enjoint notamment à orner sur l’accent tonique du mot important tout en essayant, dans le même temps, de refléter l’expression de ce mot. L’ornementation de Caccini est extrêmement poétique, très virtuose sans être démonstrative comme cela peut l’être dans l’opera seria par exemple. Ici on est sur quelque chose de l’ordre du raffinement, de l’élégance. Caccini précise que ses conseils ne sont que des propositions et que si on veut faire des ornementations plus complexes, on le peut. Mais produire ce qu’il a écrit, c’est déjà pas mal ! (rires)



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