Il faut traverser l’Atlantique pour entendre l’intégralité de l’œuvre de Johannes Ockeghem (v. 1420-1497), considéré par ses contemporains comme un génie de la musique, l’un des compositeurs phares de l’école franco-flamande, entre Guillaume Dufay et Josquin Desprez. Ockeghem a introduit dans la musique une nouvelle dimension émotionnelle et a profondément influencé les musiciens de la Renaissance. À Boston, l’ensemble vocal Blue Heron, fondé en 1999 et dirigé par Scott Metcalfe, s’est imposé comme l’un des rares bastions américains consacrés à la polyphonie franco-flamande et au répertoire du premier XVIᵉ siècle. Depuis vingt-cinq ans, ce violoniste baroque devenu chef de chœur fait revivre les musiques perdues de Canterbury, d’Ockeghem et de leurs contemporains, dans un pays où la musique ancienne reste marginale.
Dans quelles circonstances avez-vous décidé de créer Blue Heron ?
Scott Metcalfe : L’idée est venue d’une rencontre fortuite en 1999, dans un bus. Deux chanteurs de Boston voulaient relancer une chorale dédiée à la musique de la Renaissance et avaient entendu dire que je dirigeais un petit chœur amateur. Ils m’ont proposé d’en être le directeur musical. Nous avons commencé modestement cet automne-là, avec l’idée de monter un ensemble vocal assez large, un peu dans l’esprit des chœurs anglais. Notre premier répertoire fut la musique anglaise du début du XVIᵉ siècle et, presque par hasard, nous avons découvert les Peterhouse Part Books, un ensemble de livres de partitions copiés vers 1540 pour la cathédrale de Canterbury, juste avant sa transformation en cathédrale séculière. Ces livres étaient restés inexploités pendant des siècles, car la partie de ténor — l’une des cinq voix — avait disparu. En feuilletant une édition moderne d’une antienne de Hugh Aston, Ave Maria dive matris Anne, réalisée par le musicologue Nick Sandon, j’ai eu un choc. La musique était splendide : ample, lumineuse, audacieuse. Ce n’est qu’après coup que j’ai compris que Nick avait lui-même recomposé la partie manquante. Son travail était si naturel qu’on ne percevait aucune discontinuité ; tout sonnait comme une pièce intacte du XVIᵉ siècle. C’est ainsi qu’a commencé notre longue histoire avec Peterhouse.
Ces manuscrits sont une véritable rareté…
S. M. : Oui, car beaucoup de sources anglaises de cette période ont été détruites pendant la Réforme. Peterhouse constitue donc une archive exceptionnelle. Nous avons consacré près de quinze ans à ce corpus. Cinq CD ont vu le jour, presque entièrement composés d’œuvres qui n’avaient jamais été enregistrées, ni même jouées depuis le XVIᵉ siècle. Ce fut notre laboratoire. Nous avons eu le sentiment de faire renaître des voix réduites au silence depuis quatre cents ans. Toute cette musique fut écrite pour la liturgie catholique de Canterbury ; elle n’a probablement été utilisée que pendant sept ans avant d’être bannie, puis oubliée. Les manuscrits ont ensuite été conservés à Cambridge, privés de leur ténor et d’une partie du dessus. Voilà l’origine de Blue Heron : un groupe né du vide d’une voix disparue.
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