Anima & Corpo et Gabriele Pro

Avec Carlotta Colombo, un Seicento au féminin

→Un programme vocal consacré aux grandes chanteuses de la Rome baroque, dont les noms et les voix sont longtemps restés dans l’ombre.

Avec Carlotta Colombo, un Seicento au féminin
© Arcana, Outhere

Avec Arianna in Rome, la soprano Carlotta Colombo rend hommage aux grandes chanteuses du XVIIᵉ siècle formées dans les cercles aristocratiques romains — des artistes aussi brillantes que méconnues, restées dans l’ombre de l’histoire. Loin d’un projet purement érudit, ce disque fait entendre un répertoire vibrant et expressif, pensé pour ces virtuose oubliées. Entre émotion, recherche philologique et art de la rhétorique musicale, l’interprète nous plonge dans l’univers intime et raffiné de la Rome baroque.

Ce programme met en lumière des chanteuses d’exception trop longtemps restées dans l’ombre, à travers des œuvres issues de la Rome baroque. Comment est née l’idée de rassembler ces lamentations et cantates en hommage à ces virtuoses oubliées ?

Carlotta Colombo : L’idée de réunir ces lamentations et cantates en hommage à des virtuoses oubliées répond à la nécessité de redonner une visibilité à des femmes d’un immense talent qui, bien qu’ayant joué un rôle central dans le développement du style récitatif et de la musique vocale au XVIIᵉ siècle, sont restées dans l’ombre de l’histoire musicale bien trop longtemps. Ce projet est né dans le cadre du programme de recherche Virtuose di musica nell’Italia del Seicento, qui a permis de reconstituer la biographie de ces chanteuses — souvent dissimulées au sein des cours aristocratiques, dans des rôles de dames de compagnie ou d’assistantes. Grâce aux manuscrits, poèmes, lettres et documents comptables mentionnant des leçons ou des instruments, nous avons pu retracer les répertoires qu’elles interprétaient, ainsi que les contextes sociaux et artistiques dans lesquels elles se formaient et se produisaient. Rome se distingue particulièrement comme centre majeur de formation pour ces artistes, notamment grâce à l’activité de compositeurs comme Landi, Rossi ou Carissimi, qui furent aussi leurs maîtres. Le choix du répertoire — incluant les lamentations d’Ariane, d’Erminie et d’Armide — tient autant à la beauté musicale de ces œuvres qu’à leur destination probable : elles furent composées pour être chantées par des femmes douées, souvent au service de familles aristocratiques ou sous le patronage de cardinaux et de grands seigneurs. Ce répertoire représente donc à la fois un pan précieux du patrimoine musical baroque et un hommage sincère à ces chanteuses qui, sans jamais fouler les grandes scènes, furent des protagonistes essentielles de l’évolution de la musique vocale italienne.

Parmi les œuvres choisies, le célèbre Lamento d’Arianna occupe une place particulière, notamment dans la version romaine que vous avez retenue. Qu’est-ce qui a guidé votre interprétation de cette pièce emblématique, et quel rôle joue-t-elle dans l’ensemble du programme ? 

C. C. : Dans notre interprétation du célèbre Lamento d’Arianna, nous avons choisi de placer le texte et ses affetti au cœur du travail, selon une approche profondément ancrée dans la pratique historiquement informée. Plutôt que de traiter cette œuvre comme un monument figé de l’œuvre de Monteverdi, nous l’avons abordée comme un témoignage vivant du pouvoir expressif du style récitatif naissant, capable de traduire en sons toute la complexité des passions humaines. La version romaine du Lamento, conservée dans un somptueux manuscrit issu du cercle du cardinal Montalto, nous a offert l’occasion idéale de restituer cette œuvre à la sphère intime et cultivée des exécutions de chambre données par les virtuose romaines. Dans ce contexte, le Lamento devient non seulement une pièce d’une intense charge émotionnelle, mais aussi un document authentique du répertoire interprété par ces chanteuses extraordinaires, souvent au service de familles nobles. Mon interprétation a été guidée par une attention rigoureuse à la puissance rhétorique du texte et par un soin particulier accordé à l’inflexion musicale, dans l’esprit des principes de la seconda prattica. Notre ambition était de recréer l’impact émotionnel que ces exécutions pouvaient produire dans le cadre raffiné et privé des cours romaines. Au sein du programme, le Lamento d’Arianna occupe une place centrale — non seulement comme archétype du lamento féminin baroque, mais aussi comme point de convergence entre le répertoire savant et l’expérience vécue des virtuose. Il agit comme un manifeste émotionnel et esthétique autour duquel s’organise tout le programme, dont chaque pièce a été choisie pour redonner voix à ces interprètes qui, tout en ayant contribué de façon décisive à l’émergence de la musique nouvelle, ont été longtemps oubliées.

L’album révèle un fort dialogue entre la voix et les instruments — théorbe, violon, continuo… Comment s’est construite votre collaboration avec Anima & Corpo et Gabriele Pro pour atteindre un tel équilibre expressif ? 

C. C. : La collaboration avec l’ensemble Anima & Corpo et avec Gabriele Pro est le fruit d’un long chemin partagé, nourri au fil du temps par l’étude et l’interprétation approfondie de la musique du XVIIᵉ siècle. Nous travaillons ensemble depuis plusieurs années avec un objectif commun : redonner vie à ce répertoire en retrouvant son langage affectif et rhétorique à travers un véritable dialogue entre voix et instruments. Avec Gabriele Pro, une affinité musicale particulièrement forte s’est développée, nourrie par une passion commune pour la recherche philologique et l’exploration des sources historiques. Cela nous a permis d’élaborer ensemble un langage interprétatif qui, tout en s’appuyant sur les principes de la pratique historiquement informée, ne renonce jamais à la liberté expressive, à l’élan théâtral ni à la spontanéité de l’improvisation — autant d’éléments essentiels dans la musique du XVIIᵉ siècle. L’interaction entre voix et instruments a ainsi été conçue comme une forme élargie de recitar cantando : une construction polyphonique dans laquelle chaque interprète joue un rôle narratif et émotionnel, contribuant à la richesse expressive et à la variété de couleurs qui animent l’ensemble du programme.

Revue de presse Revue de presse

C’est […] à l’interprète qu’incombe la responsabilité de veiller à ce que les affetti que le compositeur souhaite exprimer soient transmis au public. Carlotta Colombo y parvient haut la main. Elle met en œuvre deux éléments essentiels à l’interprétation de ce type de répertoire : un usage différencié des dynamiques, et en particulier de la messa di voce, […] ainsi qu’un emploi généreux de l’ornementation […]. Les compétences de Carlotta Colombo en [stile recitativo] sont impressionnantes, notamment dans les pièces non strophiques, comme le Lamento de Monteverdi et Alla guerra d’amor de Landi, qui clôt le programme. […] Ce disque propose un aperçu à la fois passionnant et convaincant de l’art des chanteuses à Rome dans la première moitié du XVIIᵉ siècle. Espérons que le projet de recherche à l’origine de cet enregistrement donnera lieu à d’autres parutions consacrées à ce répertoire fascinant.

Johan van Veen, MusicWeb