Premier opéra en streaming proposé cet été par notre magazine, « Arminio » ressuscite l’un des titres les plus rares de Haendel dans une production fastueuse des Haendelfestspiele de Karlsruhe. Sous la direction de George Petrou, Max Emanuel Cenčić signe la mise en scène et incarne le rôle-titre, pris entre fidélité politique, déchirements familiaux et résistance à Rome.
Créé à Covent Garden le 12 janvier 1737, Arminio appartient à une période de tension pour Haendel : le compositeur affronte alors la concurrence de l’Opera of the Nobility et un public londonien trop étroit pour soutenir durablement deux maisons italiennes. L’œuvre ne connaît que six représentations avant de disparaître, puis de revenir seulement au XXe siècle. Derrière son sujet antique – la résistance d’Arminius aux Romains après la bataille de Teutobourg –, l’opéra déploie moins une fresque guerrière qu’un drame de loyautés, où l’honneur politique se confond avec les fractures intimes. À Karlsruhe, Max Emanuel Cencic, à la fois metteur en scène et interprète du rôle-titre, en fait le portrait d’un héros pris dans les contradictions du pouvoir, de la fidélité et de la survie.
Arminio naît au cœur de la saison 1736-1737, entre Giustino et Berenice, dans un moment où Haendel compose vite, beaucoup, et pour un système théâtral londonien en voie d’épuisement. Le livret d’Antonio Salvi, déjà mis en musique par Alessandro Scarlatti, transforme l’épisode historique d’Arminius en matière d’opera seria : un chef germanique capturé, une épouse menacée, un père prêt à trahir les siens, un fils partagé entre amour et devoir. À sa création, l’ouvrage est admiré par certains connaisseurs, mais ne rencontre pas vraiment le public. Cette réception brève explique en partie son long effacement des scènes, avant les grandes redécouvertes haendéliennes du XXe siècle.
Sous ses dehors héroïques, Arminio est d’abord un opéra de pression morale. Les personnages sont enfermés dans des choix impossibles : Arminio doit défendre son peuple sans perdre sa dignité, Tusnelda affronte l’humiliation de la défaite, Ramise et Sigismondo voient leur amour pris dans l’étau des camps ennemis, tandis que Segeste incarne la tentation de composer avec le vainqueur. La guerre est présente, mais souvent hors champ ; ce qui occupe la scène, ce sont ses conséquences affectives, familiales et politiques. Haendel y privilégie une tension sombre, moins immédiatement brillante que dans ses titres les plus célèbres, mais riche en airs de fureur, de noblesse blessée et de résistance intérieure.
La production captée aux Haendelfestspiele de Karlsruhe en 2017 s’inscrit dans un lieu devenu l’un des pôles allemands de la redécouverte haendélienne. Max Emanuel Cencic y est à la fois interprète du rôle-titre et metteur en scène. Son travail assume l’artifice : perruques, costumes XVIIIe siècle, gestes codifiés, hiérarchie visible des corps et des rangs. Mais ce décor d’apparat ne sert pas à lisser l’œuvre ; il en révèle au contraire la brutalité sociale. La forme ancienne devient une machine à montrer les rapports de domination, les fidélités forcées et la violence des choix politiques.
A la tête d’Armonia Atenea, George Petrou apporte à cette résurrection l’autorité d’un chef particulièrement associé à Haendel et à l’opera seria du XVIIIe siècle. Avec Cencic, il a souvent contribué à remettre en circulation des œuvres rares – de Haendel, Hasse, Vinci ou Porpora – en les arrachant au simple statut de curiosités musicologiques. Ici, Arminio retrouve une présence scénique : non pas seulement un titre oublié, mais un drame nerveux, politique et vocalement redoutable.
🎼 Georg Friedrich Haendel (1685-1759) :
Arminio (dramma per musica en trois actes sur un livret d’Antonio Salvi)
Direction musicale : George Petrou
Mise en scène : Max Emanuel Cenčić
Décors, costumes et lumières : Helmut Stürmer
Costumes : Corina Gramosteanu
Lumières : Christoph Häcker
Ensemble : Armonia Atenea
Direction musicale : George Petrou
Distribution :
Aux Haendelfestspiele de Karlsruhe, en 2017.
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