Dans son nouvel album, accompagné par les musiciens de l’ensemble Il Pomo d’Oro, le luthiste espagnol Miguel Rincón redonne vie à un répertoire aussi raffiné qu’oublié, composé dans les dernières décennies du baroque germanique. À travers un trio inédit et quatre concertos rarement enregistrés, il rend hommage à un instrument longtemps relégué, dont il fait rayonner la voix, entre virtuosité de l’exécution, profondeur des accents et douceur du timbre.
Cet album met en lumière des concertos oubliés pour luth baroque, dont certains sont enregistrés ici pour la toute première fois. Qu’est-ce qui a guidé votre choix d’œuvres, et votre envie de redonner au luth sa place d’instrument soliste ?
Miguel Rincón : Ma principale motivation dans le choix de ce répertoire était de montrer à quel point, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, le luth avait atteint un niveau de virtuosité exceptionnel. Il était devenu non seulement un instrument soliste dans les concertos, mais aussi un partenaire à part entière dans la musique de chambre intime et délicate, dialoguant naturellement avec les autres instruments. Certaines œuvres de Hagen, par exemple, sont des duos pour luth et flûte, ou des sonates en trio avec luth et cordes. Au-delà de cette évolution technique, je voulais aussi mettre en lumière la manière dont le luth s’est emparé du langage rhétorique de l’époque, intégrant des styles comme le Sturm und Drang ou la musique galante. Étant donné la rareté des enregistrements et la méconnaissance générale de ce répertoire, nous avons estimé dès le départ que présenter ces œuvres — en y ajoutant quelques nouveautés pour enrichir le programme — serait un bon moyen d’illustrer la transition stylistique du baroque vers le classicisme. Sur le plan stylistique, l’œuvre de Fasch est sans doute la plus baroque de l’album, tandis que Hagen incarne le Sturm und Drang, en traitant le luth comme un instrument très expressif et polyvalent, explorant les gammes, les arpèges, les triolets et les basses rapides. Kohaut représente quant à lui l’esthétique galante, exploitant pleinement les capacités expressives du luth. Enfin, Kleinknecht — le plus récent et le moins connu de ces compositeurs (mort en 1790) — propose un langage musical plus complexe, avec des dialogues raffinés et des contrastes dynamiques constants.
Vous décrivez ce répertoire comme un pont entre la musique galante et la richesse polyphonique du baroque. Comment ces influences contrastées s’expriment-elles dans les œuvres choisies ?
M. R. : Comme je le disais, l’un de mes objectifs était de montrer le niveau de virtuosité atteint par le luth à la fin du XVIIIe siècle. Pour cela, nous avons rassemblé un programme qui retrace un parcours allant du langage baroque vers les styles classiques émergents. Avant de finaliser la sélection, j’ai pris le temps d’étudier certaines œuvres nouvellement découvertes de Kleinknecht, notamment des sonates pour luth seul, remarquablement bien écrites pour l’instrument — exigeantes, mais très idiomatiques. Son concerto pour luth est d’ailleurs sans doute la pièce la plus ambitieuse de l’album, tant sur le plan de la difficulté technique que de la durée. Là encore, la diversité stylistique est manifeste : le concerto de Fasch reste profondément ancré dans la tradition baroque ; l’œuvre de Hagen s’inscrit dans le Sturm und Drang, traitant le luth comme un instrument soliste à large spectre expressif ; Kohaut incarne l’esthétique galante, mettant en valeur les qualités sonores propres au luth ; et la musique de Kleinknecht — la plus moderne de cette sélection — se caractérise par des textures contrapuntiques élaborées et des contrastes dynamiques permanents.
Vous jouez ici avec Il Pomo d’Oro, dans un cadre à la fois intime et virtuose. Comment avez-vous vécu cette collaboration ?
M. R. : C’était absolument formidable — détendu, naturel, exactement l’atmosphère dont un soliste a besoin lors d’un enregistrement exigeant. J’ai déjà beaucoup travaillé avec Il Pomo d’Oro (et je continue d’ailleurs !), donc nous nous connaissons très bien. Tout s’est déroulé de manière fluide et instinctive. Je crois que nous sommes parvenus à faire sentir ce contraste entre la grandeur de certains passages orchestraux et l’espace plus intime dont le luth a besoin pour respirer. Même si chaque partie était tenue par un seul musicien, le résultat sonore est resté riche et plein. Dès le début, je tenais à ce que la présence des autres musiciens soit forte — pas comme un simple accompagnement du luth, mais comme de véritables partenaires de dialogue. Et nous avons aussi veillé à garder des tempi assez vifs, pour maintenir l’énergie et l’élan du programme !


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