Lancement d’AEVUM, plateforme de streaming

Jordi Savall : une nouvelle fois, le choix de l’indépendance

→À 85 ans, Jordi Savall ne semble guère disposé à ralentir. Après avoir bouleversé notre écoute des musiques anciennes, créé ses propres ensembles et son propre label, le gambiste et chef catalan se lance aujourd’hui dans une nouvelle aventure : la création d’AEVUM, une plateforme numérique destinée à rendre aux musiciens une part de la valeur que le streaming leur a fait perdre. Un nouveau combat pour l’indépendance, qui est aussi l’occasion de revenir avec lui sur soixante années de musique.

Jordi Savall : une nouvelle fois, le choix de l’indépendance
Jordi Savall à Ambronay avec Hespèrion XXI et Capella Reial de Catalunya pour « Le livre Vermeil de Montserrat » à l’Abbatiale d’Ambronay. © Bertrand Pichène.

Il parle de Marin Marais et de Beethoven, de la Schola Cantorum de Bâle, des algorithmes de Spotify et de la Symphonie fantastique avec la même curiosité. À l’occasion de la présentation d’AEVUM (en latin, « le temps de ce qui ne meurt pas »), Jordi Savall a longuement reçu Total Baroque Magazine avant son concert au Festival d’Ambronay. Derrière ce nouveau projet de plateforme de streaming se dessine une conviction qui traverse toute sa carrière : pour créer, l’artiste doit rester libre. Une liberté qu’il a recherchée en fondant les ensembles Hespèrion XXI, La Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations ou son label Alia Vox, et qu’il veut désormais défendre dans l’univers du streaming. Mais Savall revient aussi sur ses années d’apprentissage, sa rencontre avec la viole de gambe, l’aventure du film français Tous les matins du monde, la transmission aux jeunes musiciens et son exploration toujours plus poussée du XIXe siècle. Avec, à l’horizon, Schumann, Smetana et Berlioz. Et cette certitude : « La musique, c’est ce qui me maintient vivant. »

Commençons par AEVUM. Comment cette idée de nouvelle plateforme de streaming est-elle née ?

Jordi Savall : Je suis depuis trente ans producteur de mes propres disques, et je vis donc quotidiennement les problèmes de financement et toutes les difficultés que cela implique. Depuis quelques années, j’ai constaté que la situation devenait impossible : ce que nous recevons des plateformes est pratiquement égal à zéro. Je me suis beaucoup interrogé. Si nous continuons ainsi, la musique classique risque de disparaître dans cet univers numérique, et avec elle tout un pan du patrimoine culturel européen, absorbé par la musique populaire, par le marché général de la musique et surtout par les algorithmes. J’ai donc commencé à lire beaucoup d’articles et de livres sur ces questions. Cela fait maintenant trente ans que je gère moi-même mes projets et que j’observe ce qui se passe dans le monde du disque. J’ai donc analysé cette nouvelle situation très longuement, puis j’ai appelé Yves Riesel, que je connais bien. Il était là au moment de la fondation d’Alia Vox et en est devenu le distributeur. Nous sommes arrivés à la même conclusion : on ne peut pas continuer comme cela. Nous avons commencé à réfléchir à la manière de proposer quelque chose de différent. C’est ainsi qu’est né AEVUM. Je suis l’initiateur et l’un des fondateurs du projet, avec Yves, mon épouse Maria Bartels, Éric Guillemaud, responsable de la diffusion internationale d’Alia Vox, et d’autres personnes. Nous avons organisé des réunions, commandé des études. Et tout cela a coïncidé avec le prix Siemens que j’ai reçu.

Doté de 250 000 euros, ce prix est financièrement important…

J. S. : Oui. Et j’ai décidé d’utiliser une partie de ce qui me resterait après les impôts pour lancer le projet.

Vous réinvestissez donc personnellement une partie de ce prix dans AEVUM ?

J. S. : Oui. Il fallait d’abord disposer de ressources pour pouvoir payer quatre ou cinq personnes chargées d’étudier tout ce dont nous avons besoin pour mettre le projet sur pied. Nous avons beaucoup travaillé, beaucoup discuté. Et la conclusion est simple : si nous ne faisons rien, la situation de la musique classique va continuer à se dégrader. Une grande partie du secteur appartient déjà aux majors, qui font naturellement ce qu’elles veulent. Notre intention n’est pas de lutter contre les majors ni contre les plateformes existantes. Nous voulons simplement proposer quelque chose de différent.

Avec AEVUM, vous voulez finalement additionner plusieurs niches musicales : la musique classique, le jazz, les musiques du monde…

J. S. : Et la musique ancienne, bien sûr ! Regardez l’un des grands problèmes du fonctionnement des plateformes : la rémunération est calculée selon des systèmes qui favorisent des écoutes très courtes, de l’ordre de 2 minutes. Or la plupart des mouvements de symphonies durent beaucoup plus de deux ou trois minutes. Le système est évidemment beaucoup plus adapté à la pop, qui dure deux ou trois minutes et permet d’enchaîner rapidement les écoutes. Nous voulons donc introduire une rémunération liée au temps réel d’écoute, à la seconde. C’est finalement assez logique : lorsque nous vendions un disque, il représentait un objet complet ; dans l’univers numérique, il faut pouvoir prendre en compte la durée réelle de ce qui est écouté. Il y a un deuxième problème : dans les plateformes généralistes, la musique classique et ancienne est noyée dans un marché gigantesque.

Angel

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