L’énigme du « Don Quichotte » de 1716

→Tout part d’une anomalie : à Uppsala, une douzaine d’airs italiens sont classés sous le nom d’un opéra allemand de 1690. Impossible. Des années plus tard, un livret retrouvé à Copenhague fournit la clé : ces pages appartiennent à un « Don Quixotte » donné en 1716 à la Cour royale du Danemark pour divertir Pierre le Grand. Restait à éclairer l’homme associé à l’ouvrage. Chanteur, compositeur, valet de chambre et même fournisseur de citrons à la cour danoise, Theodorus Meyer sort peu à peu de l’ombre. Une enquête musicale aux allures de jeu de piste européen, qui redonne aussi sa place à l’un des rares témoignages de l’opéra italien à la cour de Frédéric IV.

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L’énigme du « Don Quichotte » de 1716
Valero Iriarte (1680-1753) : "Don Quichotte fait chevalier", 1720. © Museo del Prado, Madrid

Dans de nombreuses bibliothèques ou archives européennes sommeille de la musique oubliée depuis des siècles, qui n’a pas été jouée depuis 200, 300, 400 ans, qui, bien souvent, n’a même pas été consultée – et qui, parfois, est en plus attribuée à tort. C’est le cas de Don Quixotte, un « Divertimento Italiano in Musica » donné à la cour royale de Copenhague à l’été 1716, à l’occasion de la visite du tsar Pierre le Grand. Entre Uppsala, Copenhague et Hambourg, l’enquête reconstitue la trajectoire de partitions mal attribuées, éclaire la figure méconnue de Theodorus Meyer et croise, au passage, un épisode plus romanesque de sa vie : l’attaque de la diligence qui le ramène de Berlin en 1711 !

Retrouver un opéra

Tout commence au printemps 2004. À l’époque, une exposition se tenait au château de Charlottenburg, à Berlin, consacrée à l’adaptation artistique du thème de Don Quichotte, notamment à travers des peintures et des tapisseries du début du XVIIIe siècle. En discutant avec l’une des historiennes de l’art responsables de l’exposition, nous en sommes venus à parler de l’adaptation de ce thème dans le ballet et la musique vers 1700. Cela m’a intéressé et j’ai commencé à faire des recherches – et je me suis souvenu avoir lu un jour le nom de « Don Quixotte » dans un catalogue de la célèbre collection musicale de la bibliothèque universitaire d’Uppsala, en Suède, Carolina Rediviva (The Düben Collection).

Cela a éveillé ma curiosité ; j’ai donc consulté plus attentivement leur catalogue en ligne et j’y ai trouvé un ensemble de partitions anonymes : les partitions manuscrites d’une ouverture, d’un duo ainsi que d’une douzaine d’airs ; tous ces morceaux vocaux étaient en italien. Et cela m’a intrigué. En effet, à l’époque, ces morceaux avaient été catalogués à la bibliothèque comme faisant partie de l’opéra « Der irrende Ritter Don Quixotte de la Mancia » (Hambourg, 1690) du médecin et compositeur Johann Philipp Förtsch (1652-1732), qui a en effet longtemps exercé à Hambourg en tant que chanteur puis maître de chapelle et qui a écrit divers opéras pour le théâtre musical de la ville. Mais, comme je l’ai remarqué au premier coup d’œil, cela ne pouvait tout simplement pas être vrai : en effet, les opéras hambourgeois de Förtsch étaient composés sur des livrets en allemand. Et ses contributions au répertoire d’opéra hambourgeois des débuts appartenaient depuis longtemps au passé lorsque, au temple des Muses au bord de l’Alster, on chanta pour la première fois en italien !

Charles-Antoine Coypel : Don Quichotte conduit par la folie et embrasé de l’amour extravagant de Dulcinée, sort de chez lui pour être le chevalier errant, 1716. © Musée du Louvre, Département des Peintures, France

En comparant les premiers vers des morceaux conservés à Uppsala – une ouverture, un duo et une douzaine d’airs – avec ceux d’autres opéras inspirés de Don Quichotte, le duo semble pouvoir être rattaché à Il Don Chissiot della Mancia, créé à Venise en 1680 sur un livret de Morosini et une musique de Carlo Fedeli, dit « Sajon » (vers 1620-1685). Restait alors à identifier l’origine de la douzaine d’airs qui l’accompagnaient. À l’époque, je n’ai malheureusement pas eu le temps de poursuivre les recherches. L’affaire ne m’a pourtant jamais quitté et a mûri dans un coin de mon esprit pendant des années, doucement mais constamment…

Angel

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