Les voyages de la musique (2/3)

Dans l’Europe de la Renaissance, le temps des musiciens franco-flamands

→D’une petite région, aujourd’hui entre le Nord de la France et la Belgique, de la vallée de l’Escaut aux grandes cours européennes, les compositeurs de la Renaissance ont façonné un langage musical en perpétuel mouvement. Circulations, influences et transmissions dessinent un réseau dense, au cœur duquel s’invente une esthétique commune que l’on nomme aujourd’hui franco-flamande.

Dans l’Europe de la Renaissance, le temps des musiciens franco-flamands
"Allégorie de la musique" par Jan Brueghel l’Ancien (vers 1595-1600) : le peintre y célèbre la musique disséquée, pensée comme objet de connaissance, un art multiple et savant, de collection et de prestige. © Musée du Prado
Série
Tous les épisodes :
  1. Partie 1 :

    Vers l’an 380, l’extraordinaire voyage d’Égérie vers Jérusalem

  2. Partie 2 :

    Dans l’Europe de la Renaissance, le temps des musiciens franco-flamands

  3. Partie 3 :

    Quand l’opéra italien rayonnait dans l’Europe baroque

À la Renaissance, la vie était profondément rythmée par la musique. Elle accompagnait le travail autant que les fêtes, qu’elles soient champêtres ou urbaines, et chaque événement, public comme privé, devenait une occasion de faire et d’entendre de la musique. Des musiciens étaient présents à tous les niveaux de la société, depuis les vielleux de villages jusqu’aux cours les plus prestigieuses aux instruments raffinés. Deux traits marquent particulièrement cette période : d’une part, l’importance des voyages dans la carrière des compositeurs ; d’autre part, le fait qu’un grand nombre d’entre eux soient originaires d’un même espace géographique restreint. Ce territoire, qui correspond approximativement au bassin de l’Escaut, englobe des villes situées aujourd’hui aux Pays-Bas, en Belgique et en France. C’est pourquoi l’on désigne communément ces compositeurs et leur style sous le terme de « franco-flamands ». Plongez avec Anne-Charlotte Rémond dans ce réseau de circulations et d’influences qui a façonné l’une des grandes traditions musicales de l’Europe.

L’ère de l’exploration

Pour explorer ce qu’est le voyage à la Renaissance, je vais d’abord élargir un peu le champ de vision : non, les musiciens ne sont pas les seuls à se déplacer en Europe, bien évidemment ! Cette période est même connue comme celle des grandes découvertes. Songez un peu : dès le début du XVe siècle, le roi du Portugal envoie des navires explorer les côtes de l’Afrique de l’Ouest. Le cap de Bonne Espérance sera atteint en 1488. Quelques années plus tard, les Portugais rejoignent l’Inde en contournant l’Afrique. Pendant ce temps, les Espagnols sont arrivés dans les Caraïbes et en Amérique centrale tandis que les Portugais accostent au Brésil. Et je ne parle là que des voyages des Européens, puisque beaucoup de voyageurs arabes ou chinois à la même époque réalisent eux aussi des explorations. Tout cela pour dire que le voyage est dans l’air du temps !

Le voyage à la Renaissance

Il n’est pas question de faire ici une liste exhaustive des voyageurs de la Renaissance, mais qu’on pense par exemple aux commerçants : des plus petits qui arpentent le continent d’une foire à l’autre pour vendre leurs marchandises, aux grands marchands qui organisent l’importation de produits rares, épices, soieries et autres objets précieux venus de loin. Ou encore qu’on pense aux jeunes gens se rendant pour étudier à l’Université ou chez un maître-artisan, et à tous ceux qui, une fois leurs études finies, cherchent à s’employer ici ou là. Et bien sûr, il faut penser aussi aux soldats et à tous les auxiliaires des armées, les guerres et campagnes militaires étant innombrables aux XVe et XVIe siècles. Il y a de fait toutes sortes de réseaux internationaux, qui emploient diverses professions, amenées à se déplacer pour couvrir les besoins de communication : clercs et religieux, diplomates et juristes, artistes et intellectuels…

Et bien sûr, les cours, elles aussi, sont mobiles. Rois et princes ont de nombreuses résidences et ils se déplacent fréquemment de l’une à l’autre. Ils doivent administrer leurs territoires, qui peuvent être très étendus, ce qui les oblige à se rendre d’un bout à l’autre de leurs possessions. Jusqu’aux nobles de moins de fortune, tous voyagent, pour des raisons diplomatiques, de guerre, de fêtes religieuses, de saison de chasse, et mille autres raisons encore…

À ce titre, François Ier est un bon exemple, se déplaçant avec sa cour de 8 à 12 mille personnes. Le roi passe rarement plus de quelques semaines dans chaque endroit. Les historiens ont compté qu’il avait séjourné dans 783 lieux différents durant ses 32 années de règne. La cour de Bourgogne, elle aussi, est itinérante. Basée à Dijon le plus souvent, du temps des premiers ducs, elle se partage plus tard, sous Philippe le Bon, entre Bruges, Gand, Bruxelles, Arras, Lille ou Malines – une région reconnue comme le centre économique de l’Europe, plus florissante encore que Venise selon les témoins de l’époque (il en sera question plus bas). Quant à Charles Quint, lui-même disait que sur son Empire, jamais le soleil ne se couchait ! Et du Nord au Sud et d’Est en Ouest, il n’a cessé lui aussi d’arpenter le continent.

Angel

Passionné⋅e de musique ancienne et envie de lire cet article réservé aux abonné⋅es ?

Si vous n'êtes pas abonné⋅e, rejoignez la communauté internationale Total Baroque. Abonnez-vous ici à partir de 5,00€.

Je m'abonne

Si vous êtes déjà abonné⋅e, connectez-vous.

Je me connecte