La musique ancienne aujourd’hui

→Et si la musique ancienne était l’un des laboratoires les plus vivants de la création musicale contemporaine ? À travers son passionnant livre, Richard Lorber nous plonge dans les coulisses d’un mouvement en perpétuelle réinvention.

La musique ancienne aujourd’hui

Dirigé par Richard Lorber, Alte Musik heute [La musique ancienne aujourd’hui] retrace l’évolution des approches de la musique ancienne, de ses débuts confidentiels à son intégration dans la vie musicale contemporaine. Le livre offre un panorama clair et documenté des différentes orientations de l’interprétation historiquement informée, en s’intéressant autant aux formes concrètes de ce travail qu’aux liens entre la recherche musicologique et la pratique artistique. Il met aussi en lumière les dimensions sociales de ce mouvement devenu, depuis les années 1970-1980, un véritable phénomène culturel et politique, aujourd’hui porté par une génération d’ensembles indépendants à la recherche de nouveaux espaces d’expression.

L’ouvrage réunit des contributions de spécialistes qui analysent la dynamique de ce champ en constante transformation : redécouverte de l’opéra baroque, retour de l’improvisation, incursion dans le répertoire du XIXe siècle, reconstitution de traditions orales et croisements avec d’autres genres. À ces chapitres s’ajoutent quatorze entretiens passionnants avec des figures majeures de la scène de la musique ancienne – de Philippe Herreweghe à Chouchane Siranossian – qui viennent illustrer, par leurs parcours et leurs réflexions, la diversité et la vitalité de ce mouvement.

Richard Lorber est rédacteur pour la musique ancienne et l’opéra au sein de la WDR [service public audiovisuel basé à Cologne]. En 2016, il a été dramaturge au Festival de Bayreuth pour la nouvelle mise en scène de Parsifal. Il couvre également l’actualité musicale pour différents médias et collabore régulièrement avec la Hochschule für Musik und Tanz Köln, le Zentrum Alte Musik Köln et le Forum Alte Musik Köln.

La Musique ancienne. Histoire et perspectives de l’interprétation historiquement informée, Richard Lorber et autres, Bärenreiter – Verlag, 2023.

Extraits choisis :

Air du temps et style d’époque

Que désigne-t-on aujourd’hui par « interprétation historiquement informée » ? Qu’en perçoivent les actrices et acteurs de la scène musicale ? […] Il est frappant de constater que les distinctions entre les styles d’interprétation selon les secteurs de la vie musicale contemporaine ont perdu de leur importance. Les orchestres et solistes « modernes » jouent désormais de manière « historique », guidés par des experts de la musique ancienne, tandis que les ensembles spécialisés cherchent à établir des ponts avec d’autres genres […] Ils font partie intégrante du paysage musical et ont leurs propres vedettes. […] 

La scène de la musique ancienne a effectivement évolué – d’abord sur le plan quantitatif. Kai Hinrich Müller parle d’une « dynamique d’innovation et d’une diversification de l’offre », comme le montrent les données du Centre d’information musicale allemand, qui témoignent d’une croissance continue de ce milieu depuis les années 1980. En mai 2023, la liste des « ensembles de musique ancienne » comptait 234 entrées. En Belgique, le Guide to Early Music in Belgium recense 68 ensembles actifs. En France, la musique ancienne occupe depuis longtemps une place importante dans la vie musicale, souvent soutenue par des subventions publiques. Et dans d’autres pays européens, les chiffres sont également à la hausse : en mai 2023, le réseau européen de la musique ancienne rassemblait 134 organisations issues de 23 pays œuvrant sur le marché européen.

Une musique ancienne nivelée ?

Cette croissance depuis les années 1980 est un phénomène en soi. Mais elle suscite aussi des inquiétudes. Ton Koopman redoute que la jeune génération ne s’appuie trop sur les acquis des pionniers sans chercher à se dépasser […]. Andrea Marcon avertit encore aujourd’hui que réunir les « bons ingrédients » de l’interprétation historique ne garantit pas un bon résultat final : il faut savoir s’émanciper des règles […].

Mais un autre constat s’impose également : de nombreux ensembles élargissent aujourd’hui leur palette artistique et leurs ambitions dramaturgiques bien au-delà de ce que permettait l’interprétation historique à ses débuts. Et ce sont eux qui donnent le ton aujourd’hui. […]

Air du temps – style d’époque : singularités et biens affectifs (Reckwitz)

La musique ancienne a toujours été traversée par les courants d’idées dominants, depuis Dolmetsch et Landowska. Dans les années 1960, elle s’imprègne d’un esprit anti-autoritaire et éclairé dans le sillage du mouvement de 1968. Elle devient un élément de la culture contestataire, par exemple en défendant des structures collectives et démocratiques qui, aux yeux du public, s’opposent au modèle hiérarchique du concert symphonique centré sur le chef. Cette interaction influence aussi le choix du répertoire ou les sonorités : au départ motivée par un intérêt pour des œuvres oubliées, la démarche se heurte rapidement aux attentes du public, centré sur le « grand répertoire ». Il en va de même pour le timbre des instruments anciens, perçu comme une altérité parfois dérangeante. […] 

Il est frappant de voir à quel point les décisions musicales internes peuvent être liées aux grandes dynamiques sociales. Qu’en est-il aujourd’hui de la relation entre style d’époque et esprit du temps ? Voici quelques traits du style contemporain : 

  • Sur le plan musical : virtuosité, recherche sonore, expressivité poussée par l’articulation, la phraséologie et les tempi, diversité et liberté dans les effectifs, avec un appui constant sur les standards de l’interprétation historique. 
  • Sur le plan extra-musical : exploration de répertoires, démarches de crossover, ancrage régional, innovations performatives, prise de position éthique ou politique. 

Ces tendances correspondent à ce que le sociologue Andreas Reckwitz a décrit en 2017 comme une « société des singularités » […] : les artistes doivent sans cesse se différencier et occuper des niches. Dans le domaine de la musique ancienne, c’est particulièrement vrai : en Allemagne notamment, ils n’ont guère accès à un marché du travail stable et sécurisé – c’est le dilemme de la condition indépendante. […] 

Ce qui compte pour réussir dans cette « économie créative », c’est ce que Reckwitz appelle la performance : la personnalité et l’originalité des artistes. Il observe aussi un phénomène de culte de la célébrité, avec une poignée de stars entourées d’une multitude d’acteurs précaires – le « winner-takes-all ». Ce phénomène touche aussi la musique ancienne, bien qu’il y soit moins marqué que dans l’opéra ou chez les chefs d’orchestre, en raison du fonctionnement plus égalitaire de nombreux ensembles. 

Cette recherche d’originalité, d’extravagance et de distinction n’était pas centrale jusqu’à la fin des années 1990. Si les normes de l’interprétation historique restent une référence, elles ne sont plus décisives. Mais cette évolution ne se limite pas à un domaine isolé : elle reflète une tendance plus large du monde artistique. […] 

Pourtant, l’application des critères de Reckwitz à la musique ancienne d’aujourd’hui reste en partie insatisfaisante. Certes, les élans de créativité des vingt dernières années s’inscrivent dans un flux global, mais ils demeurent remarquables en eux-mêmes. Ils sont une valeur en soi, même s’ils sont devenus nécessaires pour exister sur le nouveau marché. Et il suffit de se tourner vers le passé pour le mesurer : la diversité, le professionnalisme, la souplesse – et donc la liberté artistique – ont considérablement progressé depuis les débuts du mouvement. C’est un enrichissement indéniable.