« Atys » version 2026

L’enquête qui déloge l’orchestre de Lully

→Opéra mythique du renouveau baroque dans les années 1980, “Atys” de Lully revient en 2026 dans une version radicalement nouvelle, fruit de quatre années de travail du Centre de musique baroque de Versailles. Elle réorganise notamment tout l’orchestre. Benoît Dratwicki, directeur artistique du centre, nous raconte cette aventure.

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L’enquête qui déloge l’orchestre de Lully
"Plus il y a d’"Atys", et plus ils divergent, plus on montre la diversité des approches possibles du patrimoine !" © Anne-Elise Grosbois

Mythe absolu depuis la version de 1987 de Jean-Marie Villégier et William Christie, la tragédie en musique de Lully revient en 2026 sous un angle radicalement neuf : celui de l’enquête. Avec Benoît Dratwicki et le Centre de musique baroque de Versailles (CMBV), le projet ne se contente pas de « remonter » un chef-d’œuvre : il en interroge les fondations, les sources, l’orchestre, les voix, jusqu’à la place même des vents. La découverte tardive, à la bibliothèque municipale de Colmar, d’un manuscrit contemporain de la création de 1676 a ainsi agi comme un véritable révélateur artistique qui, loin d’en contraindre le cadre, en a décuplé la portée. Ce faisant, cette version 2026 ouvre un paysage inédit où plusieurs lectures peuvent coexister… et se contredire avec bonheur !

Replaçons d’abord Atys dans l’histoire : pourquoi cet opéra est-il devenu si emblématique, à la fois lors de sa création et, surtout, depuis la production de 1987 ?

B. D. : Atys est emblématique à trois niveaux. D’abord, en 1676. À bien des égards, on peut considérer que c’est la première « vraie » tragédie en musique. Avant, dans Cadmus et Hermione, Alceste, Thésée ou encore Les Fêtes de Bacchus et de l’Amour, on a souvent des machines à grand spectacle où la trame théâtrale reste, disons, assez diluée. Dans Atys, pour la première fois, la dramaturgie s’affine réellement : dès l’acte I, on a des personnages de tragédie avec une finesse psychologique, une évolution des caractères, des interactions complexes. Le livret prétend atteindre le niveau de Racine et de Corneille. Ensuite, Atys est emblématique parce qu’on l’a souvent appelé « l’opéra du roi ». Louis XIV l’appréciait, c’est vrai, mais cette formule est un peu trompeuse : il a aimé d’autres titres ensuite, et au XVIIIᵉ siècle Atys n’est pas l’opéra de Lully le plus représenté. Les plus joués sont plutôt Thésée et surtout Armide. Enfin, Atys devient un mythe en 1987, avec la production de Villégier et Christie à l’Opéra-Comique. À mon avis, ce choix venait précisément du fait que c’est une tragédie assez dépouillée, avec de grandes scènes de discussions tragiques : l’œuvre qui se rapprochait le plus du modèle racinien. Et c’est très intéressant, parce que cela raconte une « vision d’époque ». La mise en scène de Villégier, sobre, noir et blanc, presque sans machinerie, tire la tragédie en musique vers la tragédie classique. Alors qu’en réalité, l’opéra de Lully c’est aussi du grand spectacle ! On a donc, en 1987, une lecture qui « trahit » en partie la nature du genre — mais qui a produit un succès immense, et une date.

Vous insistez sur ce phénomène : Atys de 1987 aurait presque éclipsé une première vague du renouveau baroque ?

B. D. : Oui. Le renouveau avait commencé plus tôt : l’Opéra de Lyon, Scylla et Glaucus de Leclair, Phaéton, Les Boréades à Aix… Tout cela, c’est déjà le début des années 1980. Mais Atys a « enterré » cette première vague et est devenu le mythe central : “Atys de 87”. Quand on remonte Atys aujourd’hui, on se place forcément dans cette chronologie-là — même si moi, par exemple, je n’ai pas vu la version de 1987 : j’étais à la campagne, j’avais dix ans. Je l’ai découverte plus tard, et j’ai vu sa reprise en 2011. Je me souviens que certains spectateurs, nourris du fantasme de 1987, ont trouvé cela austère… mais le fait est que cela a marqué l’histoire.

Justement : pourquoi, en 2024, décider d’affronter ce monument ?

B. D. : Le projet s’inscrit dans une résidence croisée : le CMBV, La Grande Écurie et la Chambre du Roy et Alexis Kossenko. Ensemble, nous avions déjà fait Zoroastre de Rameau, Le Carnaval du Parnasse de Mondonville, des symphonies pour les soupers du Roy de Lalande, des cantates de Rameau… À un moment, je lui ai proposé de ne pas rester au XVIIIᵉ siècle et de basculer vers le XVIIᵉ. Alors : Lully ou pas Lully ? J’ai dit : “On fera aussi des œuvres rares, mais osons, une fois, un compositeur « connu » !”. Chez Lully, nous avons vite compris que les opéras du début — très riches en récitatifs, avec une place déterminante du texte, de la basse continue, de la diction — offraient davantage de terrain pour approfondir l’interprétation que les opéras plus tardifs, où l’orchestre est plus « fusionné » et les récits accompagnés plus présents. Et tant qu’à remettre en question des habitudes d’exécution, autant le faire sur un titre emblématique. Après coup, nous avons appris que Christophe Rousset allait proposer Atys dans son intégrale, puis que Leonardo García-Alarcón avait aussi un projet (repris à Versailles en ce mois de janvier 2026). Sur le moment, on se dit : « Ah mince… ». Puis je me suis dit : non, c’est génial ! On peut entendre trois Atys très différents, là où, pendant longtemps, tout le monde s’est contenté d’une version de référence. Plus il y a d’Atys — et plus ils divergent —, plus on montre la diversité des approches possibles du patrimoine !

Historien et théoricien de la musique spécialisé dans l’opéra français du XVIIIe siècle, Benoît Dratwicki est directeur artistique du Centre de Musique Baroque de Versailles depuis 2006. © Petra Hajska
Angel

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