Ton Koopman, claveciniste, organiste, directeur d’ensemble et chef d’orchestre, est peut-être aujourd’hui le premier nom qui vient à l’esprit (ou à l’oreille) lorsque l’on pense à Jean-Sébastien Bach. Non seulement il a enregistré l’intégralité de ses cantates avec l’Amsterdam Baroque Orchestra (ABO), qu’il a fondé en 1979, et le chœur associé (ABC) depuis 1992, mais depuis 2019, il est aussi président des Archives Bach de Leipzig. Sa bibliothèque, qui compte environ 45 000 volumes d’ouvrages anciens et de sources historiques sur la musique (avec des manuscrits et des partitions imprimées du XIVe siècle à nos jours), il l’a donnée à l’Institut Orpheus de Gand. Mais, bien entendu, à 80 ans, il continue ses recherches, ses collections… et surtout, il continue à faire de la musique !
Cela fait 70 ans que vous faites de la musique, depuis l’époque où vous avez commencé à jouer sur les orgues historiques de votre région…
Ton Koopman : …et même avant cela, je chantais déjà dans un chœur de garçons quand j’avais six ans.
Ah, je ne savais pas – donc 74 ans de carrière musicale !
T. K. : Oui, on peut le dire ainsi…
Plus tard, vous avez été claveciniste, puis chef de votre propre ensemble, et, depuis longtemps maintenant, vous dirigez aussi des orchestres symphoniques modernes. Aujourd’hui, vous êtes l’un des représentants les plus renommés de l’interprétation historiquement informée – et l’un de ses pionniers. Avec le recul, quelles ont été les grandes évolutions dans le monde de la musique ancienne ?
T. K. : Beaucoup de choses ont changé bien sûr. Les jeunes musiciens peuvent aujourd’hui faire leurs études dans des conservatoires, apprendre tous les secrets de la musique ancienne auprès de professeurs spécialisés. À mon époque, c’était différent, à quelques exceptions près, comme Gustav Leonhardt à Bruges. Il y a des avantages et des inconvénients. Pour moi, c’est essentiel que les musiciens lisent eux-mêmes les sources et vérifient ce qu’on leur enseigne. Il ne suffit pas de dire : « C’est ce que j’ai appris, donc c’est la vérité. » Derrière toute chose, il y a une question : pourquoi fais-je cela ? Mais la jeune génération n’a pas toujours ce réflexe de remettre en question. Même ceux qui mènent des recherches sur les sources le font souvent exclusivement sur ordinateur, sans jamais tenir un vrai livre entre leurs mains. Alors que c’est une telle source d’inspiration de voir les originaux – les manuscrits bien sûr, mais aussi les anciennes éditions imprimées ! Il faut aller en bibliothèque.
Quels sont les changements positifs et ceux qui le sont moins ?
T. K. : D’un point de vue technique, le niveau a énormément progressé. Aujourd’hui de nombreux musiciens sont capables de jouer sur instrument ancien, ils en maîtrisent les aspects techniques et peuvent en tirer un son de qualité. Mais pour moi, un bon musicien ne peut pas se contenter de jouer toutes les notes correctement, il doit apporter sa propre émotion pour que la musique qu’il joue puisse toucher au cœur. Et c’est une chose bien plus difficile que d’apprendre comment utiliser ses doigts, sa langue, son souffle et tout le reste. La technique est importante, mais c’est le cœur qui fait un bon musicien. Donc, oui, il y a aujourd’hui davantage de musiciens qui jouent sur instruments anciens. Mais trop peu jouent ou chantent avec leur cœur. Or, on aurait pu penser qu’avec la popularité croissante de la musique historiquement informée, ce serait devenu une évidence. Mais non : la jeune génération cherche avant tout à se distinguer d’une manière ou d’une autre. Récemment, j’ai assisté à un concert où un percussionniste accompagnait une pièce pour deux hautbois, un basson et une basse continue… Mais pourquoi ?? Quel est l’intérêt ? Cela n’a aucun sens ! Il faut vérifier ce qu’on fait, savoir de quoi on parle. On n’est pas original en ajoutant de la percussion, un trompettiste jazz, un chœur de gospel ou je ne sais quoi, pour faire du crossover. On est original en jouant la musique au plus haut niveau ! Avec émotion, mais aussi avec un travail d’analyse. Et bien sûr une rigueur technique.
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