Depuis le 1er janvier, Anna Danilevskaia dirige le MA Festival de Bruges, ouvrant une nouvelle séquence pour l’un des rendez-vous historiques de la musique ancienne. Elle y défend la coexistence de plusieurs « vérités » interprétatives, interroge la notion d’authenticité et pose la question des lieux : que devient la musique profane lorsqu’elle est jouée presque exclusivement en église ? Entre réflexion acoustique, ouverture internationale (notamment avec la Juilliard School de New York), et déplacements vers des espaces profanes, elle imagine Bruges comme un carrefour de possibles. En parallèle, l’ensemble Sollazzo, fondé en 2014, poursuit son développement avec La Flamboyance, projet musical ambitieux porté au disque et à paraître en mai, témoignant d’une énergie collective intacte.
Vous êtes directrice artistique du MA Festival de Bruges, l’un des grands festivals de musique ancienne en Europe. Quelle va être votre ligne éditoriale ?
Anna Danilevskaia : Artistiquement, cela me permet de continuer à défendre une idée qui me tient à cœur : l’existence et la validité de plusieurs points de vue sur un même répertoire. C’est une idée que je veille à véhiculer par le biais de mon ensemble Sollazzo : montrer que des approches différentes peuvent être compatibles, qu’elles peuvent cohabiter, dialoguer, voire se contredire, sans pour autant s’annuler. Dans le cadre d’un festival, c’est à la fois plus facile et plus gratifiant, car on peut faire entendre un même champ musical sous des angles vraiment différents.
Cette pluralité d’approches, vous la reliez aussi à une question centrale en musique ancienne : l’authenticité.
A. D. : Oui, l’idée d’authenticité est au cœur de la musique ancienne et elle est abordée de manière très différente selon les ensembles. Elle nous rassemble et dit quelque chose de notre identité. Cependant, il y a un aspect que l’on oublie souvent : nous passons une grande partie de notre vie à jouer de la musique profane dans des lieux sacrés… Et cela change tout ! On peut faire tous les efforts du monde – recherche, approfondissement de l’interprétation, questions organologiques, instruments – mais si l’on place ensuite cette musique dans une acoustique qui ne lui convient pas, il faut changer notre manière de jouer… D’une certaine façon, une part de ces efforts est « reconfigurée » par le lieu. J’aimerais réfléchir à la manière de relever ce défi : comment coupler l’acoustique au répertoire et, quand cela n’est pas possible, recourir à des solutions créatives, éventuellement technologiques.
Cela veut-il dire : sortir une partie de la musique ancienne des églises, vers des lieux profanes ?
A. D. : Il y aura un peu de cela, oui, mais je préfère ne pas être trop précise, car c’est encore loin. Il y aura aussi un axe de recherche « acoustique » : comment modifier, utiliser, éventuellement, une forme d’amplification. C’est très polémique en musique ancienne, je le sais. Mais je pense que cela pourrait convenir à beaucoup de projets et permettrait de conserver une manière de jouer qui corresponde au répertoire, plutôt que de se plier à un espace qui impose sa loi.
La ligne éditoriale du Festival de Bruges va-t-elle changer ?
A. D. : Historiquement, c’est un festival qui a toujours su allier excellence et innovation, avec une tradition de plus de soixante ans maintenant. Mon prédécesseur, Jan Van den Borre, a beaucoup élargi les horizons en proposant des spectacles expérimentaux et de la création contemporaine autour des répertoires anciens. Ce que je souhaite apporter, moi, c’est une vision kaléidoscopique : alterner des propositions fortes, convaincantes, mais surtout diverses sur un même répertoire. Je crois profondément qu’accueillir la diversité musicale dans ses nuances les plus subtiles, c’est d’une certaine manière appeler à la diversité dans la société. Comment pourrions-nous cohabiter avec des gens totalement différents de nous si nous ne pouvons pas entendre un ornement lorsqu’il est interprété autrement que nous l’aurions voulu ?
Pour 2027, vous arrivez devant une page blanche. Allez-vous revenir à un festival « à thème » ?
A. D. : Depuis quelques années, il n’y a plus de thème à Bruges, et je trouve que c’est très bien. Dans le panorama des festivals, il est important qu’il y en ait avec des thèmes, car cela permet de faire avancer la recherche, de provoquer de nouveaux projets et de faire découvrir de nouveaux répertoires. Il est tout aussi important qu’il y en ait sans thème, car cela permet aux musiciens de montrer ce qu’ils ont envie de montrer, au moment où leur projet est le plus vivant. Lorsqu’un projet est porté par une étincelle ou lorsque des artistes ont le sentiment de proposer quelque chose de personnel, l’absence de thème permet de cueillir l’artiste sur le haut de la vague !
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