Il Caravaggio & Camille Delaforge 

Rameau et le mythe de Pygmalion

→De la statue au corps vivant : autour du mythe de Pygmalion, Camille Delaforge réunit deux partitions françaises du XVIIIᵉ siècle, l’acte de ballet de Rameau et une cantatille inédite d’Antoine Bailleux, contemporain tombé dans l’oubli. Servi par Mathias Vidal, cet enregistrement interroge en musique le geste même de créer.

Rameau et le mythe de Pygmalion

Pour leur sixième disque, l’ensemble Il Caravaggio et sa cheffe, Camille Delaforge, s’emparent du mythe de Pygmalion (ou Pigmalion, dans son orthographe originelle), un sujet qui inspira nombre de compositeurs. Le programme associe un acte de ballet de Jean-Philippe Rameau, d’une grâce irrésistible, et une rare cantatille d’Antoine Bailleux, contemporain aujourd’hui tombé dans l’oubli. Enregistré en octobre 2024 à l’Opéra Royal de Versailles, l’album met en avant le ténor Mathias Vidal, dont la sensibilité et la fragilité de timbre incarnent avec justesse les doutes et les tourments du sculpteur mythique. Mais l’essentiel réside dans l’énergie collective : Il Caravaggio y déploie toute la richesse de son inventivité et confirme sa place singulière sur la scène baroque. 

Ce disque autour du mythe de Pygmalion est-il le fruit de vos réflexions personnelles ? 

Camille Delaforge : Absolument. Le mythe de Pygmalion est d’une richesse inépuisable pour un artiste. Il interroge notre rapport à l’idéal et à la création artistique : que signifie “façonner” une œuvre, insuffler de la vie à un projet ? Pris littéralement, le mythe est problématique : un homme qui sculpte la femme parfaite et parvient à la séduire… Cela interroge. Mais ce qui me passionne, c’est de voir comment la musique de Rameau transcende ces ambiguïtés et parvient à traduire toute l’énergie, la fougue, la tension émotionnelle des protagonistes. On y entend l’élan créateur, l’exaltation de l’artiste qui voit son œuvre prendre vie sous ses mains. Cette dynamique entre l’art, le désir et la création m’a fascinée. 

Peut-on dire qu’en tant que cheffe d’orchestre, vous êtes un peu un Pygmalion pour l’orchestre ? 

C. D. : En un sens, oui. Le rôle du chef peut rappeler celui du sculpteur, car on donne une forme, on guide, on inspire. Mais l’orchestre n’est pas un matériau passif : c’est un organisme vivant, un collectif doté de sa propre sensibilité, de ses respirations. Pour moi, c’est un dialogue permanent. Nous sculptons ensemble la musique, dans un échange. Chaque musicien apporte sa personnalité, son énergie, et c’est dans cette rencontre que la partition s’anime réellement. 

Vous qualifiez cette œuvre de Rameau de chef-d’œuvre. Pourquoi ? 

C. D. : Parce qu’elle condense l’essence même de son génie. L’orchestration, l’harmonie, la manière de faire dialoguer les voix et les instruments, tout y est d’une densité extraordinaire. Contrairement à un opéra de trois heures, où l’on ménage des moments de respiration, ici, pendant près de quarante minutes, l’intensité est continue. Chaque page est un joyau qui, je le crois, peut toucher même ceux qui ne sont pas familiers de la musique baroque. 

Sur ce disque, vous faites découvrir un compositeur moins connu, Antoine Bailleux. C’est une démarche fréquente chez vous. Est-ce une prise de risque ? 

C. D. : Je ne le vois pas ainsi. Si je choisis une œuvre, c’est qu’elle m’enthousiasme et qu’elle me semble digne d’être entendue. Je ne programme jamais un compositeur parce qu’il est “rare”, mais parce que sa musique a quelque chose à dire. Dans ce disque, la cantatille de Bailleux est un petit bijou. Ces compositeurs “secondaires” éclairent les géants comme Rameau. On appréhende mieux un maître en le replaçant dans le contexte musical de son temps, en découvrant les langages qui circulaient, les influences réciproques. Comprendre comment s’est construit notre monde de la musique classique, c’est aussi découvrir tous les compositeurs, pas seulement les stars. 

Quel extrait conseilleriez-vous à un auditeur qui aurait envie de découvrir le disque ? 

C. D. : Je conseillerais d’écouter l’air du Fatal Amour, issu du Pigmalion de Rameau. Je pense que c’est vraiment la pièce qui montre tout le talent du compositeur. Le solo de flûte, qui converse avec l’orchestre et la voix merveilleuse de Mathias Vidal… Un ravissement ! 

Revue de presse Revue de presse

Camille Delaforge et son ensemble Il Caravaggio abordent la partition avec une connaissance des couleurs de Rameau et des trésors de subtilité et d’énergie. […]Cerise sur le gâteau : la prise de son est un rêve. 

Christophe Huss, Le Devoir ( Montréal)

[Camille Delaforge] donne une véritable leçon de direction musicale : la matière orchestrale est comme pétrie de l’intérieur et la partition semble prendre vie sous nos yeux ! La multiplicité de contrastes et de nuances est sidérante et donne à l’auditeur l’impression de ne pas seulement entendre l’acte de ballet sous un jour nouveau, mais véritablement d’accéder aux intentions mêmes du compositeur, par une fine restitution de toute l’intelligence de la partition. 

Tancdrède Lahary, Forumopéra