La Néréide

Confessions musicales d’une jeune fille au XVIIe siècle

→La Néréide imagine, dans son nouvel album, la voix d’une jeune fille au pensionnat de Saint-Cyr, miroir des élans et contradictions du XVIIᵉ siècle, partagée entre conduite religieuse et sensualité terrestre.

Confessions musicales d’une jeune fille au XVIIe siècle

Les voix de Julie Roset, Camille Allérat et Ana Vieira Leite (ensemble La Néréide) donnent vie à l’enregistrement, paru en août, Le cœur et la raison. L’album esquisse le portrait imaginaire d’une pensionnaire de Saint-Cyr [institution royale pour l’éducation des jeunes filles nobles], partagée entre ferveur et désirs, à travers airs de cour et motets du XVIIᵉ siècle, parfois transposés du profane au sacré par le jeu des parodies. Dès les premières notes, se déploie un récit d’une intense cohérence, où l’histoire et nos sensibilités se rejoignent. A l’accompagnement, Emmanuel Arakélian à l’orgue, Salomé Gasselin à la viole de gambe et Miguel Henry au théorbe.

Comment avez-vous traduit ce contraste entre « cœur et raison » dans la mise en scène musicale du disque ?

Julie Roset : Afin de distinguer les deux dimensions, le cœur et la raison, nous avons opté pour des répertoires distincts : les airs de cour incarnent l’expression du cœur, tandis que les Miserere illustrent la rigueur de la raison. Cette différenciation s’exprime également à travers l’instrumentation : la viole de gambe et le théorbe, associés au registre profane, confèrent une intimité particulière aux pièces, tandis que l’orgue de tribune, réservé au répertoire sacré, introduit une solennité plus grave. 

Camille Allérat : Comme l’a dit Julie, le répertoire choisi lui-même induit cette dichotomie : la subtilité, c’est que c’est à la fois une histoire d’opposition et de concordance, puisque ces sentiments sont tous réunis dans une seule figure féminine. L’histoire que nous souhaitons raconter, c’est finalement comment chacun et chacune d’entre nous réussit à faire cohabiter des sensations si différentes au cours de sa vie, avec ce que cela implique parfois de douleurs ou de grandes joies. 

Ana Vieira Leite : Nous avons également souhaité traduire ce tiraillement dans les aspects visuels du disque et de sa promotion : pour le cœur, un univers lumineux et doux qui invite à la rêverie amoureuse, et pour la raison, une atmosphère nocturne et mystérieuse qui appelle à la spiritualité. Pour faire le lien, des fleurs très variées entourent les visages et les corps et symbolisent tous ces aspects à la fois : éveil à la sensualité, romantisme, pureté, recueillement, joie et délicatesse.

Le disque juxtapose des airs de cour raffinés et leur version religieuse adaptée par le Père François Berthod. Qu’est-ce que ce mouvement entre profane et sacré apporte à l’écoute, selon vous ? 

Julie : J’adore que le Père Berthod ait tant apprécié les airs de cour au point de décider d’en réécrire les textes (ce qui donne donc des parodies spirituelles). De cette manière, il faisait en sorte que tout le monde puisse profiter de la beauté de cette musique tout en chantant des paroles en accord avec les valeurs de l’Église. On peut dire que c’était une manière astucieuse et bienveillante de concilier plaisir musical et spiritualité, et c’est pourquoi nous avons utilisés ces airs spirituels pour faire un pont entre le sacré et le profane. 

Camille : Il y a également une certaine ironie dans ce procédé des parodies spirituelles : à mon sens, la sensualité que le père Berthod reprochait aux airs de cours ne s’exprime pas seulement dans les textes mais aussi dans la musique elle-même. C’est fou ce que l’on peut ressentir en les écoutant ou en les chantant ! Je ne suis donc pas sûre que le fait de remplacer les textes initiaux par des paroles plus “convenables” puisse réellement faire oublier la puissante mélancolie amoureuse de ces pièces, mais j’ai plutôt l’impression qu’il s’agissait d’une manière de sauver les apparences aux yeux de l’église et des instances royales, qui étaient responsables du bon comportement des pensionnaires de St-Cyr.

© DR, La Néréide

Ana : Plus largement, le fait de faire cohabiter au sein d’un même disque deux répertoires en théorie radicalement opposés permet, je crois, de faire vivre à l’auditeur une expérience d’écoute plus variée et plus accessible. Ainsi on peut vibrer des dissonances extrêmes du Miserere de Clérembault, puis apprécier les couleurs clair-obscur des airs profanes avant de se replonger dans les pages jamais enregistrées du Miserere de Lalouette… Il nous semblait important de proposer un éventail musical le plus large possible tout en restant fidèles à cette période si riche en chefs-d’œuvre.

Par ce disque, plus introspectif et dramatique que le précédent Luzzaschi : Il concerto segreto, que souhaitez-vous partager avec l’auditrice ou l’auditeur ? 

Julie : Créer des histoires autour de femmes nous tient véritablement à cœur. C’est ainsi que nous nous sommes rencontrées et avons décidé de fonder l’ensemble autour du Miserere de Clérambault, choisissant de placer cette œuvre au centre de notre album. Musicalement, ce programme est plus profond et moins léger que celui de Luzzaschi, qui évoquait le printemps et les affects de l’amour. Ici, Le Cœur et la Raison explore une intimité plus profonde, avec des œuvres qui nous offrent l’occasion de mettre en valeur une vocalité différente et nuancée. 

Camille : En effet, c’est le Miserere de Clérembault qui a permis la réelle rencontre de nos trois voix, en 2019, et qui a mené à la décision de créer La Néréide. C’est donc pour nous l’aboutissement d’une envie commune ancrée depuis longtemps, et de plusieurs années de travail. Donc au-delà du partage de cette musique sublime, ce deuxième disque représente aussi le partage d’une assez grande partie de notre identité en tant qu’ensemble ! 

Ana : Pour conclure, ce qu’on souhaite dévoiler dans ce deuxième album, c’est à la fois notre amour de cette musique française si délicate, précieuse, et pourtant si intense, et à la fois l’histoire de cette jeune fille et que nous essayons d’imaginer et de comprendre : l’amour étant une chose parfaitement universelle, je crois que tout le monde peut s’identifier à ses tiraillements intérieurs et ressentir des émotions très personnelles en écoutant ce disque.

© Julie Cherki

Quel morceau illustre le mieux, selon vous, la détresse existentielle que traverse la jeune fille fantasmée ?

Julie : Pour ma part, la pièce finale de l’album, “Laisse-moi soupirer”, ainsi que “Sombres déserts”, reflètent parfaitement la confusion de cette jeune fille, tiraillée entre ses émotions profondes et l’environnement strict qui l’entoure. Dans “Sombres déserts”, elle cherche refuge dans la nature pour faire pénitence, car les milieux mondains exacerbent des sentiments qui l’angoissent. Laisse-moi soupirer est une ultime demande de la jeune fille adressée à la raison, à son entourage, afin qu’on lui laisse le temps de vivre ses premières émotions et de se découvrir pleinement. 

Camille : Je considère qu’il y a une vraie réponse entre la première pièce du disque et la dernière dont parlait Julie. La première, “Je ne sais pas ce que je sens” est pour moi la plus représentative de ce déboussolement que l’on a tous et toutes ressenti un jour en tombant amoureux, cette perte absolue de repères qui est à la fois le plus grand déchirement et la plus grande joie. Je dirais même que tout est dans le titre !

Ana : S’il est vrai que les airs de cours sont particulièrement poignants et parlent directement au cœur (ce qui est aidé bien sûr par le fait qu’ils soient en français), je trouve que le Miserere de Clérembault mais aussi celui de Lalouette expriment très bien le tiraillement existentiel de notre jeune fille. On l’entend musicalement de manière évidente avec les dissonances très fortes présentes dans les deux partitions, et les parties parfois très joyeuses de ces pièces. Les textes liturgiques finalement parlent aussi de cette opposition : entre la demande implorante de pardon du “Miserere mei Deus” [“Aie pitié de moi, ô Dieu”] et l’envie de trouver la joie du “Auditui meo dabis gaudium et laetitiam” [“Donnez à mes oreilles la joie et le bonheur”], on peut aussi toucher du doigts les mille couleurs des émotions humaines.

Revue de presse Revue de presse

Trois voix qui, en s’entremêlant ou fusionnant, parviennent à créer des textures sonores d’une richesse et d’une sensualité saisissantes.

Laure Mézan, Radio Classique

Les trois voix de soprano se marient très bien et trouvent leurs plus beaux moments dans les Airs sérieux, portés par l’accompagnement léger de la viole de gambe et du luth.

Bernhard Schrammek, Radio 3