Quand le claveciniste, pianofortiste et collectionneur passionné d’instruments anciens, Michael Günther, se décide sur un coup de tête à acheter un vieux clavecin lors d’une vente aux enchères en Belgique, il se met à douter : s’agit-il réellement d’un instrument de grande valeur ou bien d’une mauvaise idée qui lui servira seulement de décoration un peu encombrante ? Il nous raconte la fascinante histoire de cette enquête de plusieurs années pour remonter aux origines de son instrument, une recherche qui l’a conduit à traverser la moitié de l’Europe pour rencontrer les personnes capables de répondre à ses questions, et qui s’est conclue par une découverte tout à fait inattendue…
1994 : une offre alléchante
Tout a commencé par une partie d’échecs en décembre 1994 : un ami antiquaire de Wurtzbourg qui venait de rentrer d’un voyage de repérage m’appelle : « Tu dois aller à Liège demain ! Il y a un clavecin dans une vente aux enchères, qui a l’air intéressant. Si tu veux en savoir plus, viens voir le catalogue chez moi. » Moins de dix minutes plus tard, j’étais chez lui. Il me raconte qu’il a vu l’instrument lors de la prévisite de la vente et que, bien qu’il ne soit pas un spécialiste des instruments à clavier, il a été impressionné par la qualité de l’objet et qu’il pourrait bien s’agir d’une pièce exceptionnelle. Le catalogue évoquait un « clavecin, Italie du Nord, époque Louis XVI », avec une illustration. Plus de questions que d’informations en somme. J’ai été écrasé aux échecs en quelques minutes : j’étais déjà, en pensée, à Liège.
Là-bas, comme souvent lors du dernier jour de prévisite, c’était la cohue, difficile de se concentrer. Le clavecin d’un côté, les vitrines à bijoux de l’autre, tout le monde se cogne et se donne des coups de postérieurs ponctués d’un poli « oh pardon ! Je suis désolé ». L’éclairage n’était pas idéal, j’avais oublié ma lampe de poche : difficile de se faire une opinion. Un clavecin aux parois fines, logé dans une structure décorée de peintures, des finitions qui évoquaient le XVIIe siècle, une tessiture de G1 à f3 avec deux jeux de huit pieds, ce qui renvoyait en revanche bien au XVIIIe siècle, tout comme les pieds tournés cannelés de style Louis XVI. Une nature morte peinte à l’intérieur du couvercle, des parois latérales ornées de fleurs, et, comme toutes les surfaces extérieures, à moitié cachées par un épais vernis brun. Des chevilles modernes, mais des sautereaux très anciens, deux fois 53, le reste ayant l’air un peu plus récent. Et pour finir, une fraude assez visible : une fausse touche grave pour le Fa1, qui s’arrêtait derrière la barre de nom. Le clavier avait certes l’air ancien, mais ne semblait pas d’origine, sa « présentation frontale » avait plutôt l’air de dater du XIXe siècle, mais peut-être l’artisan était-il un inventeur visionnaire du XVIIe ? Et que voulait dire cette étiquette indiquant une réparation, tout à fait incompréhensible ?
Il ne faisait aucun doute que l’instrument avait été modifié, ce qui, vu son âge possible, n’avait rien de surprenant. Mais que restait-il d’origine, qu’est-ce qui relevait de la réparation, de l’ajout ? N’était-ce pas tout bonnement un assemblage éclectique du XIXe siècle ? Évidemment, je pensais aussi à l’insaisissable Leopoldo Franciolini, qui, vers 1900, à Florence, a berné plusieurs collectionneurs et musées avec des créations du même genre (j’y reviendrai plus loin). Mais tout cela ne changeait rien : je devais me décider dans les heures qui suivaient, et me fixer une offre maximale, à ne vraiment pas dépasser ! Sans oublier les frais d’adjudication.
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