Jusqu’en 1749, Bach travaille sur L’Art de la fugue, publié à titre posthume en 1751. Le livre de Meinolf Brüser Es ist alles Windhauch éclaire à la manière d’un roman policier musicologique le mystère entourant l’ultime fugue de la partition, laissée inachevée par le compositeur. Une enquête pour comprendre les circonstances et les silences qui entourent cette œuvre, et plus généralement la pensée du dernier Bach. Total Baroque Magazine vous propose de découvrir ce livre sous la forme de quelques “bonnes feuilles”.
Meinolf Brüser est un musicologue, musicien et juriste allemand. Il dirige notamment l’ensemble Josquin Capella et a déjà publié plusieurs ouvrages sur la musique ancienne.
Extraits de Es ist alles Windhauch. Bach und das Geheimnis der „Kunst der Fuge“, Bärenreiter-Verlag/Verlag J.B. Metzler 2024.
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Nous avons déjà mentionné quelques témoignages écrits qui sont importants dans la discussion sur la fin de L’Art de la fugue. La « Notice » des éditeurs (1751) précédant la première édition et la « Nécrologie » (1754) font état de la création de la fugue BWV 1080/19 et du Choral qui conclut l’ouvrage, et rapportent également comment ces compositions ont été incluses dans l’édition. De plus, Carl Philipp Emanuel Bach a écrit une note sur la cinquième page de l’autographe de la fugue BWV 1080/19, indiquant que l’auteur (Bach) est décédé en travaillant sur cette fugue. Comme les auteurs de la « Notice » et de la « Nécrologie » faisaient partie du cercle immédiat de Bach à Leipzig ou de sa famille et de ses amis, ces textes ont longtemps été considérés comme fiables ; ils ont servi de base aux réflexions sur la fin de L’Art de la fugue. Même après que certains faits évoqués ou suggérés dans ces documents aient été réfutés, ils ont continué à influencer les débats, au point que l’on a parfois accusé leurs auteurs d’erreurs, voire de fabrication délibérée de légendes.
Ces témoignages comportent un risque méthodologique : celui de fonder des préjugés. Car lorsqu’on cherche à se faire une idée des circonstances de la composition ou de la mise sous presse, la connaissance de ces textes oriente inévitablement le regard. Ils ont ainsi servi de point de départ à de nombreuses hypothèses sur la fin de L’Art de la fugue : interruption due à une maladie, fugue quadruple inachevée, inclusion du choral décidée par les éditeurs, etc. Nous allons tout d’abord présenter ces documents, ainsi que deux autres, dans l’ordre chronologique.
Le plus ancien et probablement le plus important est la « Notice » précédant la première édition de « L’Art de la fugue ». On la trouve au verso de la page de titre.
Il n’est pas certain qui en est l’auteur. On suppose souvent qu’il s’agit de Carl Philipp Emanuel Bach, ce que tendent à confirmer son implication directe et décisive dans la publication, attestée par un errata qu’il a lui-même établi ainsi que par une annonce de vente ultérieure des plaques d’impression qu’il a publiée.
Cette « Notice » est remplacée dans la deuxième édition par une préface de Friedrich Wilhelm Marpurg, probablement commandée par Carl Philipp Emanuel Bach. Dans cette préface, imprimée désormais sur une page séparée, la « Notice » est intégrée et se présente ainsi : « Il n’y a rien de plus regrettable que le fait que, en raison de sa maladie des yeux et de sa mort survenue peu après, il ait été empêché de terminer et de publier lui-même cette œuvre. Il fut surpris par la mort au beau milieu du travail sur sa dernière fugue, dans laquelle il se désigne nommément en introduisant un troisième sujet. Toutefois, on peut espérer que le choral à quatre voix qui a été ajouté – que le défunt, alors aveugle, a dicté spontanément à un de ses amis – saura compenser ce manque et satisfaire les admirateurs de sa muse. Que toutes les formes de fugues et de contrepoints présentées ici soient bâties sur le même thème en ré mineur (D la re) ou transposé à la tierce mineure, est immédiatement perceptible pour tout connaisseur. »
Un autre témoignage sur les circonstances de la fin de L’Art de la fugue figure dans la « Nécrologie » de 1754, où l’on lit au sujet des œuvres imprimées :
« 8) L’Art de la fugue. Il s’agit de la dernière œuvre de l’auteur, qui présente tous les types de contrepoints et de canons sur un seul et même thème. Sa dernière maladie l’a empêché de mener à bien, selon son intention, l’avant-dernière fugue, et d’achever la dernière, qui devait comporter quatre thèmes inversés note pour note dans les quatre voix. Cette œuvre ne fut publiée qu’après la mort du défunt. »
Il est difficile de dater avec précision le Notabene inscrit par Carl Philipp Emanuel Bach sur la cinquième feuille de l’autographe de la fugue BWV 1080/19. On suppose parfois qu’il n’a été ajouté que plus tard, peut-être dans les années 1780. On y lit : « NB : c’est au cours de cette fugue, où le nom B-A-C-H est introduit dans le contre-sujet, que le compositeur est mort. »
Enfin, citons un dernier témoignage écrit, tiré de la monographie de Forkel sur Bach, publiée en 1802 à Leipzig :
« L’avant-dernière fugue comporte trois sujets ; dans le troisième, le compositeur se désigne explicitement par le nom b-a-c-h. Cette fugue fut interrompue par la maladie des yeux du compositeur, et comme son opération fut un échec, elle ne put être achevée. On rapporte qu’il avait l’intention de conclure cette grande œuvre par une dernière fugue à quatre sujets, inversés dans les quatre voix. »
Avant de procéder, à la fin, à une évaluation critique générale de la valeur probante de ces documents, nous voulons dès maintenant soulever quelques problèmes généraux. Ces témoignages sont, dans la méthodologie de l’histoire matérialiste, des indices d’événements possibles. Or, les témoignages sont en eux-mêmes des preuves fragiles, car ils peuvent contenir non seulement des erreurs, mais aussi des affirmations volontairement erronées. Même en laissant cela de côté, on constate que la valeur de preuve de ces textes est faible pour plusieurs raisons. Les auteurs de ces documents ne sont, pour l’essentiel, que des témoins indirects. Si Carl Philipp Emanuel Bach avait rédigé la « Notice », il n’aurait pas été lui-même témoin des événements entourant l’interruption de la dernière fugue, puisqu’il travaillait alors comme claveciniste à la cour de Frédéric II à Berlin. Il n’aurait pas non plus été témoin de la dictée par son père aveugle. Nous ignorons quelles étaient ses sources. Si ces informations lui ont été rapportées, il se peut qu’elles aient été inexactes ou erronées.
Prenons l’exemple de la prétendue dictée improvisée par le père aveugle. Que le « compagnon » mentionné ait effectivement rapporté ce fait (si tant est qu’il l’ait fait), reste incertain. Bach a-t-il dicté l’ensemble du choral, qui, reprend en son centre une composition plus ancienne ? A-t-il simplement dicté un nouveau prélude, de nouveaux interludes et une coda ? Ou bien a-t-il donné des instructions générales pour reprendre une œuvre existante, sans la jouer ni l’écrire lui-même ?
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