REMA Studies 2023

La musique ancienne, anarchiste by design ?

→La musique ancienne, avec ses partitions ouvertes à l’interprétation et ses pratiques éloignées des conventions modernes, incarne-t-elle une forme d’anarchisme ? Cet article explore comment l’absence de hiérarchie stricte et la liberté inhérente à l’exécution de la musique ancienne pourraient refléter des principes de pensée libre et d’autonomie artistique.

La musique ancienne, anarchiste by design ?

De l’anticonformisme ou de la convention ?

Si l’on s’attache pour l’analyse à une figure d’institution en particulier, on se rend rapidement compte que la situation n’est pas exempte d’ambiguïté. L’institution peut être à la fois le lieu d’une normalisation (au sens de constitution et d’intégration de normes académiques et/ou interprétatives) et d’une exception.

Tim Carter se plaît à souligner le caractère proprement unique de la Schola Cantorum de Bâle, où un chercheur peut tout faire ou presque, compte tenu du niveau exceptionnel des étudiant·e·s qu’accueille l’école, en comparaison des conservatoires qu’il regarde comme des institutions plus ‘difficiles’ : il y a des règles, des interdits ou des précautions à prendre, et parfois l’on y croit encore qu’une pratique de la musique ancienne peut altérer la technique, pour les violonistes par exemple.

Cependant, Tim Carter reconnaît que les choses ont beaucoup évolué du fait de l’émergence d’interprètes polyvalents ou ‘crossover’. C’est à présent une nécessité de savoir se mouvoir d’un répertoire à l’autre et d’étoffer ses compétences stylistiques, c’est sans doute le gage de capacités d’expression augmentée… et d’une plus grande employabilité. Mais, au-delà de l’institution elle-même, il faut considérer l’état d’esprit de celles et ceux qui l’irriguent, et qui ont une influence évidente sur les pratiques.

« Le mouvement de la musique ancienne a toujours été et restera anarchique. Il y a toujours un sentiment d’utilisation de la musique ancienne pour saper quelque chose ou autre, généralement le canon musical, même aujourd’hui, pour saper les attentes de ce qu’est réellement l’interprétation, comment les instruments doivent sonner, comment les voix doivent sonner.

Il y a donc toujours une tendance anarchique dans la musique ancienne, et vous devriez poser cette question aux interprètes de musique ancienne : célèbrent-ils l’anarchie ? Pas dans un sens politique, mais dans un sens émotionnel. Croient-ils en l’anarchie ? Croient-ils qu’il faille ébranler le système ou le réformer de fond en comble, en quelque sorte ?

Je pense qu’il y a certainement eu une tendance anarchique, et qu’elle existe probablement toujours. Et cette tendance anarchique se sent très vertueuse – il y a une anarchie vertueuse, pour ainsi dire : nous résistons au système ; nous allons à l’encontre du système. Nous sommes en quelque sorte radicaux, révolutionnaires. Nous ne le sommes pas, mais nous nous construisons comme tels. Nous sommes écolos. Nous croyons au changement climatique, nous croyons que la démocratie est minée par la haute finance, etc. Je doute que vous trouviez beaucoup de Républicains jouant de la musique ancienne. »

Tim CARTER

« Je suis […] très intéressé par le fait de travailler, si vous voulez, comme un maestro ‘décolonisant’, si l’on peut dire, et de me débarrasser du mot ‘maestro’, si possible, afin de ne pas travailler dans le cadre de cette tradition vieille de quatre cents ans et plus où il y a cette hiérarchie de performance, mais plutôt dans le cadre d’une entente plus sereine où les idées individuelles des gens peuvent être mises en avant. Non pas que l’ancienne façon de faire ait produit de mauvais résultats. Mais plutôt parce que je veux valoriser l’intégrité de chaque interprète et permettre à leurs voix d’être entendues dans un spectacle. […]

Si vous lisez l’histoire de la musique ancienne, […] le début est très militant. Il est socialement pertinent, il est souvent légèrement contre-culturel dans le mode de vie des interprètes de musique ancienne, etc. Et je pense qu’il s’agissait d’une véritable force de renouveau dans l’ensemble de la création musicale. Il suffit de voir comment la façon de concevoir la musique ancienne a influencé une grande partie de la création musicale d’aujourd’hui. Pas seulement dans la relation avec un répertoire, mais aussi dans la manière dont ce répertoire a été autorisé à se relier à d’autres répertoires, avec lesquels se fertiliser mutuellement. »

Mark TATLOW

Quand on évoque l’institutionnalisation de la rebelle musique ancienne, Imbi Tarum l’éclaire de deux façons différentes : il y a ce qui relève du quotidien, de la place importante prise par ces répertoires dans la vie musicale au jour le jour, de leur permanence, et ce qui relève de la structuration fondamentale d’une organisation sociale. Elle souligne combien c’est là le résultat des démarches volontaristes des artistes eux-mêmes, au rang desquels elle figure, mais sans pour autant crier victoire de manière définitive.

« Au début, il était très difficile de faire une place à la musique ancienne dans la vie des concerts et de l’enseignement, parce qu’elle semblait primitive et que les instruments modernes n’étaient pas très sérieux. Et parfois, les personnes qui jouaient de la musique ancienne n’étaient pas de haut niveau. C’est peut-être pour cette raison que la musique ancienne a connu des difficultés au début. Mais je pense qu’elle est aujourd’hui très bien positionnée. Elle est présente dans tous les festivals, les opéras, les grandes formes comme les oratorios, ou simplement les concerts d’orchestre avec des solistes. C’est donc une grande victoire. Ce n’était pas le cas au début de ce mouvement. Les luttes sont toujours là, je pense, entre les personnalités, parfois les institutions. L’argent est aussi un problème. »

Imbi TARUM

Les modes de relations entre professionnels

Il serait vain de vouloir décrire une situation univoque. En termes de modes de relation prégnants dans le monde de la musique ancienne, la réalité est contrastée : on pourrait presque parler de chiaroscuro, dont la coopération constituerait la face claire, et une concurrence acharnée la face sombre, au regard de l’hyper-flexibilité caractéristique des carrières d’artistes intermittents, nombreux dans le ‘secteur’ de la musique ancienne. En fonction des lignes de démarcation – de quel ‘côté’ du répertoire vous trouvez-vous ? – un certain sens de la communauté peut se faire jour – ou pas…

« Il y a un truc quand même dans la musique ancienne – pas la musique ancienne en tant que telle, mais le milieu des interprètes de la musique ancienne plutôt – qui est un truc beaucoup plus… pas familial, mais… Tout le monde se connaît, c’est un réseau. C’est comme le REMA, c’est un réseau. Les gens se connaissent et il n’y a pas besoin de passer par 36 000 intermédiaires.

[…] Les interprètes de musique ancienne me donnent l’impression de vivre beaucoup mieux, psychologiquement et financièrement, que les solistes ‘hors sol’ de la musique romantique, du bel canto ou de la musique contemporaine. »

Lucile RICHARDOT

La flexibilité des artistes indépendants de la musique ancienne peut également être vue comme un atout : elle requiert une adaptabilité de nature à étayer une capacité de résilience.

« C’est une affaire de coopération et de flexibilité : vous jouez aujourd’hui avec un ensemble, demain avec un autre et encore un autre. Ce n’est donc pas comme les orchestres du milieu des années 1970 ou du milieu des années 1990. Nous jouons avec celui-ci, avec celui-là et avec celui-là. Nous ne travaillons pas toujours avec les mêmes personnes…

Il faut donc être très attentif à ce qui se passe, très adaptable et très prompt à s’adapter aux autres, car vous ne jouez pas avec quelqu’un qui est votre partenaire pour toujours. C’est aussi quelque chose qui peut nous aider à vivre aujourd’hui. »

Josep BARCONS

Selon lui, la musique ancienne constitue, en tant que secteur, une ouverture à d’autres opportunités de jeu :

« Les étudiants auront plus de possibilités de jouer avec d’autres personnes ou même plus de flexibilité s’ils connaissent les paramètres de la musique ancienne, les techniques, les archets, etc., parce que cela fait plus d’ensembles dans lesquels ils peuvent jouer. Vous jouez ici et là. Si vous êtes violoniste classique, vous allez probablement jouer dans un orchestre, avoir votre poste et y rester. Mais si vous travaillez dans le domaine de la musique ancienne, vous avez peut-être plus de possibilités de faire des choses. »

Josep BARCONS

« Les marges de manœuvre y sont plus grandes que dans le monde de la musique ‘classique’ au sens large. Les acteurs de la musique ancienne font-ils davantage d’efforts pour être force de proposition, d’être chercheur·se·s, par-dessus leur hyper-flexibilité ? Contrairement à leurs homologues dans la musique ancienne, les artistes classiques seraient moins les architectes de leur carrière et plus dépendants des programmateurs.

Ils ne sont pas considérés comme des interprètes indépendants qui sont capables de concevoir eux-mêmes leurs projets, de proposer quelque chose eux-mêmes. Ils ne sont que des variables d’ajustement, des pions à placer sur un échiquier qui est plus vaste et qui est le monde de l’opéra.

On doit recruter différentes personnes, mais ce ne sont pas ces personnes qui sont à l’origine du projet. […] On attend d’être invités. C’est comme un comédien qui n’a pas ses projets à lui et qui attend que le téléphone sonne. »

Lucile RICHARDOT