Hospitalière, diverse, conviviale, la musique ancienne aime à se décliner au pluriel, et emprunte une multitude de voies.
« Dans les premiers enregistrements de William Christie, par exemple, on sent vraiment qu’ils essaient très fort de découvrir ces données et de les jouer. Aujourd’hui, souvent, certaines personnes s’appuient sur les mentors qui ont fait la lecture et ne s’encombrent pas de la faire par elles–mêmes.
Mais nous pouvons aussi nous réjouir de nouvelles recherches fascinantes et de nouvelles générations qui jouent de la manière la plus historiquement informée possible. Que cela sonne bien ou non, que cela soit à notre goût ou non, c’est une autre question. Mais il est intéressant de constater qu’il existe une multitude de façons de jouer de la musique ancienne, tout comme il existe une multitude de façons de jouer de la musique contemporaine. »
Un essor de la musique ancienne auprès de nouvelles générations qui contribue à l’inventivité et au dynamisme du secteur :
« J’ai travaillé pendant 30 ans, j’ai enseigné au Conservatoire de La Haye où l’on forme désormais les chanteurs et les instrumentistes de manière beaucoup plus approfondie. Je l’observe surtout pour ce qui concerne les violonistes. À l’époque, on tâtonnait, on a pris l’archet, on a utilisé les cordes en boyau. C’était tout nouveau.
Maintenant, il y a des violonistes baroques, absolument extraordinaires au Japon, en Chine, en Angleterre, en France. Quand j’ai démarré, ce n’était pas comme ça. Il y a toute une génération de très bons violonistes en France, deux, trois ou quatre générations maintenant, qui sont excellents. »
« Craig Ryder dit souvent qu’il souhaite maintenir des tarifs qui permettent à des étudiants de jouer. Quelque part, gagner plus obérerait son rapport aux jeunes musiciens qui sont encore dans les conservatoires et manquent de moyens. Un tarif exorbitant pourrait vraiment les handicaper. Moi, j’ai des étudiants dans des conservatoires qui ont peu de moyens et qui ont besoin d’un archet et qui me règlent à hauteur de 50 euros par mois, j’en ai pour deux ans mais que veut-on faire ? Des archets pour que les gens jouent ou pour se remplir les poches ? »
Cette portée alternative, et de diversité, constitue toutefois un héritage fragile. En effet, comment préserver cet état d’esprit, dès lors que la musique ancienne se fraie une place durable et parvient à faire autorité ?
« Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans une situation précaire, personne ne doit se battre pour jouer même Mozart ou Beethoven avec des critères historiques. Même les orchestres symphoniques jouent Beethoven ou Mozart en gardant à l’esprit certains critères historiques, et ce, même avec des archets classiques ou modernes, même avec des cordes en métal. Ils ont cela à l’esprit. Personne ne remet cela en question. Je pense donc qu’en termes de position sociologique dans le monde, l’attitude a changé. Peut-être sommes-nous justement allés à l’autre extrême. »
La dimension alternative peine à s’accorder avec celle d’institutionnalisation, qui va de pair avec le développement de la musique ancienne.
« Beaucoup des acteurs étaient des jeunes qui s’intéressaient également à la culture plus libérée de la fin des années 1960. Et bien sûr, nous avons tous vieilli, et certains d’entre nous ont cédé à un certain establishment en vieillissant. C’est qui arrive la plupart du temps lorsque l’on prend de l’âge.
C’est aussi ce qui est arrivé à la musique ancienne. Elle a grandi avec ceux qui l’ont fait émerger, et ont un peu pris leurs aises. Et à mon sens, elle en a perdu de son tranchant. Mais dans un contexte plus large, c’est ce qui arrive à la musique classique en général, par nature très conservatrice à cause de la mission qu’elle imagine avoir.
Si vous pensez que le but de la musique classique est de recréer les sons du passé, de faire des interprétations qui auraient plu à ceux qui ont écrit les partitions il y a des centaines d’années, si vous pensez que c’est le but de la musique classique –ce que presque tout le monde semble penser– alors vous êtes enfermé dans une culture vouée à perpétuer toujours la même chose, une culture conservatrice.
Bien qu’il y ait encore des choses merveilleusement inventives dans la musique ancienne, il y a une tendance vers un style international bien commode parce qu’il permet aux musiciens de passer facilement d’un ensemble à l’autre, d’un pays à l’autre, d’aller jouer quelques jours en Slovaquie, puis quelques jours en Italie et ainsi de suite. Et à travers ce processus, j’ai le sentiment que la musique ancienne a perdu une partie de ses qualités perturbatrices. »
« Pour obtenir du travail, vous devez jouer plus ou moins de la même manière que tout le monde, sans quoi personne ne vous engagera. Or, c’est exactement le contraire de ce dont nous avons besoin pour explorer le potentiel enfermé dans ces partitions. Et c’est aussi incroyablement mauvais pour la santé mentale des musiciens, et, par conséquent, pour leur santé physique.
Les musiciens sont pris dans une situation impossible. D’une part, ils sont censés jouer les pièces telles qu’elles sont, retrouver les intentions de départ. En même temps, ils sont censés obéir aux normes de performance actuelles afin de s’adapter à tout le monde. Et en même temps que ces deux choses incompatibles, ils sont également censés apporter quelque chose de personnel à leurs performances. Or, il est impossible de faire deux choses à la fois, et encore moins les trois. Les gens sont donc en conflit, peu sûrs d’eux et anxieux de savoir s’ils jouent correctement ou à quelles critiques ils devront faire face.
C’est une inquiétude constante pour tout interprète. Est-ce que je vais trop loin ? Presque tout est trop loin lorsque ce n’est pas ce à quoi les gens s’attendent. Les premiers enregistrements faisaient tout l’inverse. »
Daniel LEECH-WILKINSON
Or, précisément à cet égard, la musique ancienne offre une ouverture propice à un large éventail de possibilités de jeu, à condition de ne pas figer la lecture selon les goûts du jour :
« Il est impossible de savoir à quoi ressemblaient ces partitions dans le passé, comme nous le montrent les premiers enregistrements, et il est tout à fait impossible de les imaginer à moins d’avoir les sons, aucune description ne le peut.
C’est pourquoi, les musiciens créent de nouveaux styles même lorsqu’ils pensent interpréter fidèlement le style de l’époque. C’est bien ce qui se passe et c’est merveilleux.
Le problème survient lorsque vous arrivez à un style que vous aimez et que vous demandez à vos élèves et à tous ceux qui vous entourent de jouer uniquement dans ce style. Cela devient une nouvelle norme, et c’est désastreux. »
Daniel LEECH-WILKINSON
Une autre limite à la diversité peut être observée dans les profils des acteurs. Cet aspect ne manque pas d’être souligné par la nouvelle génération, qui peine à articuler ses préoccupations sociétales de diversité et d’inclusion et sa pratique artistique. Comment œuvrer pour que la musique ancienne soit le reflet d’une société, et non plus d’un groupe restreint d’initiés ?
« C’est probablement le domaine artistique le moins diversifié sur le plan racial et culturel, mais j’espère que cela changera. »
De ce point de vue, l’ouverture à d’autres pratiques, et d’autres regards pourrait être une clé.
« Il y a une sorte de méfiance, en invitant des gens comme moi, des artistes ou d’autres profils, des chorégraphes ou autres.
Je crois qu’il y a une chance aussi, une opportunité d’ouvrir à d’autres publics. Et en sauvegardant, évidemment, la tradition dans la manière de jouer la musique et de la présenter. Je crois que l’un n’empêche pas l’autre.
Mais il est important d’ouvrir à d’autres publics, à travers d’autres disciplines, à un programme plus éclectique. On sent une peur de mélanger tout ça. Mais lorsque l’on voit le travail d’un orchestre comme celui de Manchester Collective, c’est très intéressant. »
« Dans le domaine de la musique ancienne, il existe des groupes et des individus merveilleusement inventifs, qu’il convient de célébrer et d’encourager autant que possible. Mais je pense qu’une grande partie de l’innovation dans la musique ancienne et dans toutes les musiques ne réside pas tant dans l’interprétation que dans la présentation.
Il n’y a rien de mal à se produire dans un contexte alternatif. Les espaces, les productions théâtrales, la vidéo, etc. Tout cela est formidable, mais les spectacles doivent aussi changer, et ils devraient changer constamment. Inviter la différence, l’invention, la créativité. L’autre doit toujours rester l’objectif. »
Daniel LEECH-WILKINSON
Un effort de renouvellement des publics et des regards qui constitue une opportunité permanente de perpétuer la tradition d’altérité chère à la musique ancienne.
- L’étude REMA 2023 complète : Musique ancienne : art du mouvement, art en mouvement



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