Christine de Suède : portrait sonore d’une reine

→Qui était vraiment Christine de Suède, reine érudite, excentrique et provocante ? L’ensemble NeoBarock explore son destin hors du commun à travers musique et témoignages d’époque.

Portrait - Christina of Sweden
Sébastien Bourdon (1616–1671)

Christine de Suède (1626–1689) était intelligente, passionnée d’art, cultivée, mais aussi anticonformiste et excentrique : elle fut une reine tout à fait singulière, qui ne suscita pas que de l’admiration auprès de ses contemporains. L’ensemble baroque allemand NeoBarock dresse aujourd’hui un portrait sonore de sa personnalité, en réunissant des musiques issues de son entourage — dont certaines enregistrées pour la première fois — ainsi que des lectures extraites de son autobiographie. Le tout accompagné d’un livret de plus de trente pages qui se lit comme un roman. Extraits choisis.

Maren Ries : Pallas Nordica — Christine de Suède (1626–1689)

Elle ne correspond en rien à l’image idéalisée d’une reine de conte de fées, mais c’est précisément sa personnalité non conformiste, son caractère excentrique et ses provocations savamment orchestrées qui continuent de fasciner aujourd’hui. Christine était extrêmement instruite, elle protégeait les arts et joua, en tant que monarque, un rôle majeur dans les négociations de la Paix de Westphalie. Fille d’un père suédois et d’une mère allemande, elle fut non seulement reine de Suède, mais aussi, en vertu des traités de paix de 1648, souveraine de Brême, Verden, Rügen, Wismar et d’une grande partie de la Poméranie antérieure. Après dix ans de règne, elle renonça à sa couronne pour mener une vie autonome et s’installa à Rome. Ce choix courageux suscita autant de calomnies que d’embellissements dignes d’un roman. Son mode de vie inhabituel, parfois jugé scandaleux, et certaines de ses décisions difficiles à comprendre près de quatre siècles plus tard, donnèrent lieu à une réception oscillant entre la romantisation hollywoodienne avec Greta Garbo et son iconisation dans les mouvements féministes et les cercles lesbiens.

Mais qui était vraiment Christine de Suède, au-delà des dates de sa vie et des idéalisations ? Qu’est-ce qui fonda son mythe de Pallas Nordica, capable d’attirer à Stockholm les plus grands penseurs de son temps ? Pourquoi renonça-t-elle à la foi luthérienne de ses ancêtres, alors même que son père était devenu un martyr du protestantisme ? Quels mobiles la poussèrent à collectionner avec frénésie des œuvres d’art et à soutenir de nombreux musiciens, malgré des difficultés financières récurrentes ?

Ce portrait sonore tente de cerner la personnalité complexe de Christine à travers des documents contemporains, ses propres paroles et ce qu’elle aimait par-dessus tout : la musique.

Le roi est mort, vive la reine !

Pour Christine, la vie sérieuse commença le 6 novembre 1632 : plein d’assurance, le roi Gustave II Adolphe de Suède chevaucha à la rencontre des troupes catholiques, à quelques kilomètres au sud-ouest de Leipzig — mais dans la célèbre bataille de Lützen, le « Lion du Nord » trouva la mort. Ce souverain populaire laissait à sa fille, âgée d’à peine six ans, un royaume autrefois insignifiant, situé près du cercle polaire, qu’il avait hissé au rang de grande puissance de la mer Baltique grâce à des guerres sanglantes contre le Danemark, la Pologne et la Russie. Au moment où Christine monta sur le trône, ses possessions s’étendaient bien au-delà du cœur historique de la Suède : elles comprenaient aussi la Finlande actuelle, des territoires russes sur la Baltique, ainsi qu’une partie de l’Estonie et de la Lettonie. Un vestige impressionnant du pouvoir — et de la mégalomanie — de Gustave Adolphe est toujours visible à Stockholm : le Vasa. Ce galion, conçu pour devenir l’un des navires de guerre les plus puissants d’Europe, sombra dès son voyage inaugural à l’été 1628, victime de ses proportions démesurées et de graves erreurs de construction. Aujourd’hui encore, il est difficile de trancher : Gustave Adolphe s’était-il engagé dans la Guerre de Trente Ans, en 1630, par conviction religieuse ou par ambition politique ? Quoi qu’il en soit, sa mort sur le champ de bataille en fit une icône du protestantisme.

Le bouleversement que son décès provoqua à travers l’Europe est saisi dans le Lamento della Regina di Svezia de Luigi Rossi : cette pièce évoque le moment tragique où un messager mourant annonce à la reine suédoise la mort de Gustave Adolphe. Maria-Éléonore de Brandebourg, qui accompagnait souvent son époux lors de ses campagnes militaires, se trouvait alors à Erfurt. De là, elle rejoignit le cortège funèbre en direction de Stockholm, théâtralisant son chagrin. Elle fit conserver le cœur du défunt dans une boîte d’or, et il fallut attendre dix-neuf mois pour la convaincre de laisser enterrer son corps, exposé jusque-là dans ses appartements. Déjà peu réputée pour sa vivacité d’esprit, Maria-Éléonore passa définitivement pour hystérique et dépressive après cet épisode de deuil obsessionnel. Par précaution, Gustave Adolphe avait pris soin de garantir la succession de Christine et de limiter, dans son testament, l’influence de son épouse sur l’éducation de leur fille. Afin d’exclure toute intervention de la reine douairière dans la régence, le conseil du royaume de Suède l’exila rapidement au château de Gripsholm.

« Elle parle français comme si elle était née au Louvre1. »

Conformément aux volontés de Gustave Adolphe, Christine reçut une éducation « comme un prince ». En plus de l’escrime, du tir et de l’équitation, elle fut formée au droit suédois et bénéficia d’une instruction humaniste très poussée. On se réjouit bientôt de constater qu’elle ne tenait pas de sa mère : bien au contraire, elle se révéla être un véritable prodige intellectuel. De Maria-Éléonore, elle n’héritait que de deux traits : l’allemand comme langue maternelle, et un profond amour de la musique.

Six ans avant la naissance de Christine, Maria-Éléonore, passionnée d’art, avait engagé des musiciens allemands pour son mariage avec Gustave Adolphe. Certains restèrent à Stockholm après les festivités et formèrent le noyau de la chapelle royale suédoise. À la naissance de Christine, 23 Musicanter och Instrumentister [musiciens et instrumentistes] étaient au service de la couronne. L’un des plus remarquables était Andreas Düben : fils de l’organiste de l’église Saint-Thomas de Leipzig du même nom, il s’était formé auprès de Jan Pieterszoon Sweelinck à Amsterdam, avant de faire carrière à Stockholm. Düben y devint organiste de la cour, organiste de l’église allemande (Tyska Kyrka) en 1625, maître de chapelle en 1640, puis organiste de la grande cathédrale Storkyrkan dix ans plus tard. À sa mort en 1662, son fils Gustav hérita de toutes ses charges, qu’il mit à profit pour rassembler une vaste collection de partitions. Cette collection Düben, conservée depuis 1732 à Uppsala, demeure aujourd’hui une source précieuse pour comprendre le répertoire musical du XVIIᵉ siècle à la cour de Suède.

Aussi impressionnante que fût la grandeur suédoise vue de l’extérieur, Stockholm paraissait à Christine misérable, archaïque et provinciale. La capitale ne soutenait pas la comparaison avec les grands centres culturels d’Europe. Déterminée, la jeune reine se donna pour but de hausser la cour suédoise au niveau des plus prestigieuses d’Europe — une ambition qui ne suscita pas que des louanges parmi ses sujets. Grâce à l’alliance politique avec la France en 1635, la culture française fit son chemin vers le Nord. Le maître de danse Antoine de Beaulieu entreprit d’enseigner aux nobles suédois l’art délicat de l’étiquette française et les ballets venus de Paris. Par l’intermédiaire de son ambassadeur Magnus Gabriel De la Gardie, Christine fit également engager un ensemble de musiciens français. Les fransöske Fiolister [violonistes français], sous la direction de Pierre Verdier, arrivèrent à Stockholm durant l’hiver 1646-1647. Ils formèrent une chapelle indépendante, spécialement dédiée à l’interprétation des ballets français, somptueusement mis en scène. Christine, dans le rôle allégorique de Pallas, aimait parfois danser elle-même. Ces spectacles fastueux coûtaient une fortune à un État déjà durement éprouvé. Dans des pamphlets anonymes, on accusa la reine de dilapider les ressources du royaume, prétendant qu’elle gaspillait même la petite monnaie au moindre caprice de son maître de danse. Christine ne se laissa pas intimider. Elle fit exécuter les meneurs de la contestation et poursuivit sans relâche son mécénat artistique.

  1. Pierre Hector Chanut, französischer Diplomat ↩︎
  • 11 avril, Reflections – Bach, Yun, Kalabis (Wesel, Allemagne)
  • 3 mai, Opéra pour enfantsLes Indes galantes (Aix-la-Chapelle, Allemagne)
  • 4 mai, Opéra pour enfantsLes Indes galantes (Cologne, Allemagne)
  • 7 septembre, Les Indes galantes – Opéra pour enfants (Jüchen, Allemagne)
  • 21 septembre, Tradition et Transcription – Bach (Clemenswerth, Allemagne)