De l’Ospedale della Pietà de Venise à la Russie impériale, Anna Bon (1738-1767) a grandi au cœur d’une famille vouée à l’opéra, dans le tourbillon des scènes européennes. Claveciniste et compositrice, elle a publié ses premières sonates à Bayreuth avant de rejoindre la cour des Esterházy, où son parcours a croisé celui du jeune Joseph Haydn. Plongée dans cette vie faite de voyages dans l’Europe du XVIIIe siècle, conservant, aujourd’hui encore, sa part de mystère.
Andantino : des parents en Russie, une fille à Venise
Si le destin d’Anna Bon devait être musical, sa naissance en porte les signes les plus favorables. Sa mère, la chanteuse Rosa Maria Ruvinetti-Bon, la met au monde le dimanche 10 août 1738, à Bologne. Le père s’appelle Girolamo Bon, et l’enfant reçoit au baptême le prénom d’Anna Giovanna Lucia. Sa marraine, Anna Guglielmini, est une cantatrice renommée, tout comme la mère de l’enfant, célèbre pour ses rôles comiques — notamment les intermezzi — et rarement présente dans le répertoire sérieux. On ignore quand et où Rosa Ruvinetti épouse Girolamo Bon (vers 1710–1773 ?). Peut-être en 1732, lors d’un séjour de la chanteuse à Venise ? En tout cas, dans sa ville natale, Girolamo exerce déjà comme scénographe et peintre de théâtre, travaillant avec deux de ses oncles maternels pour doter les drames musicaux de décors soignés, tout en cultivant la poésie et la musique par goût personnel. Le couple est donc parfaitement préparé à rejoindre une troupe de musiciens, machinistes, danseurs et comédiens italiens que la tsarine Anna Ivanovna, passionnée d’opéra, convie à Saint-Pétersbourg au printemps 1735. Girolamo Bon y conçoit les décors d’opéras de Johann Adolf Hasse et de Francesco Domenico Araja, maître de chapelle de la tsarine, ainsi que ceux des intermezzi où sa femme Rosa, dite « Rosina », se produit chaque semaine avec son partenaire favori, le baryton Domenico Cricchi. Trois ans plus tard, le couple rentre à Bologne, la santé et les finances de la tsarine s’étant dégradées, mais repart de nouveau pour la Russie à la fin de l’été 1740.

Leur fille, Anna Giovanna Lucia, est alors sans doute confiée à des proches à Venise. À quatre ans, elle entre à l’Ospedale grande della Pietà, l’un des quatre grands établissements de la Sérénissime, où les jeunes filles reçoivent une formation musicale complète, en chant comme sur de nombreux instruments. Le 1ᵉʳ mars 1743, Anna — surnommée « Anneta » — a pour maîtresse Candida della Violla. Celle-ci joue et enseigne la viole (qui peut alors désigner le violoncelle à la Pietà), mais aussi le chalumeau ; elle est également chanteuse. Anna apprend ainsi beaucoup auprès d’elle, même si elle souligne plus tard : « […] mentre essendo il mio Instrumento il Cembalo […] » (« […] mon instrument étant le clavecin »).
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